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comme il détruit le loup et l’ours ; comme il extermine l’Indien qui, pour lui, n’est qu’une autre bête fauve ! Dans cette bataille contre le monde extérieur, contre la terre et l’eau, contre les montagnes et contre un air empesté, il semble plein de cette impétuosité avec laquelle la Grèce se précipitait sur l’Asie à la voix d’Alexandre ; de cette audace frénétique que Mahomet sut inspirer à ses Arabes pour la conquête de l’empire d’Orient ; de ce courage délirant qui animait nos pères, il y a quarante ans, lorsqu’ils se ruaient sur l’Europe. Aussi, sur les mêmes rivières où nos colons s’abandonnaient, en chantant, au canot d’écorce du sauvage, ils comptent, eux, des flottes de superbes bateaux à vapeur. Là où nous fraternisions avec les Peaux Rouges, couchant avec eux dans les bois, vivant, comme eux, de notre chasse, voyageant à pied à leur manière, par des sentiers escarpés, l’opiniâtre Américain a abattu les arbres antiques, promené la charrue, enclos les terrains, substitué les meilleures races bovines de l’Angleterre aux cerfs de la forêt, établi des fermes, de florissans villages et d’opulentes cités, creusé des canaux et des routes. Ces chutes d’eau que nous venions admirer en amateurs du pittoresque, et dont nos officiers mesuraient la hauteur au péril de leur vie, ils les ont dérobées au paysage et enfermées dans les réservoirs de leurs moulins et de leurs fabriques. Si ces pays fussent restés français, la population qui s’y fût développée eût été plus gaie que l’américaine ; elle eût mieux joui de ce qu’elle eût possédé ; mais elle eût été entourée de moins de richesses et de comfort, et des siècles se fussent écoulés avant que l’homme eût été en droit de se dire le maître, sur la même étendue de sol que les Américains ont asservie en moins de cinquante ans.

Si l’on récapitule les actes passés à chaque session des législatures locales, on verra que les trois quarts au moins ont pour objet les banques qui créditent le travailleur, la création d’églises nouvelles, qui sont les citadelles où veillent les gardiens de l’esprit du travail ; les moyens de communication, routes, canaux, chemins de fer, ponts, bateaux à vapeur, qui, facilitent au producteur l’accès du marché ; l’instruction primaire à l’usage de l’ouvrier et du laboureur ; ou divers règlemens commerciaux ; ou l’incorporation de villes et de villages, ouvrages de ces hardis défricheurs. Il n’y est point question d’une armée ; les beaux-arts