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Penn et John Smith. Nous n’avons pas eu une pierre pour lui dans nos innombrables sculptures ; nos peintres ont couvert de couleurs des toiles qu’une lieue carrée contiendrait à peine, et il n’a pas eu les honneurs d’un coup de pinceau.

Pendant ce temps, des colosses, récemment apparus en Europe, nous défient, nous coudoient et nous pressent. En vain les efforts du second Charlemagne nous avaient rendu la capitale du premier César français et les plus belles provinces de Clovis ; capitale et provinces nous ont été ravies presque aussitôt. Un pas de plus en arrière, et nous sommes refoulés à jamais parmi les peuples secondaires, les peuples vieillis, les peuples déchus, sans successeurs pour recevoir et dignement porter l’héritage de la gloire de nos pères. Qu’a-t-il donc fallu pour faire rétrograder ainsi une grande nation, pour la dépouiller de son avenir ? Il a suffi, sous notre monarchie absolue, qu’il se trouvât un prince comme Louis XV, qui, du grand roi son aïeul, ne voulut accepter que les vices ; il a suffi que, pendant cinquante ans, la France servit de marche-pied et de jouet à l’infâme égoïsme de ce prince, à la honteuse impéritie de ses familiers. Les gouvernemens sans contrôle peuvent, dans un court espace de temps, enfanter des prodiges, mais ils sont exposés à de cruels retours.

Que fût-il arrivé si, au lieu d’être vaincus par les Anglais, nous eussions été leurs vainqueurs ? A juger, par les Canadiens et les créoles de la Louisiane, de ce qu’eût été le peuple de la Nouvelle-France, la rapidité et l’audace du mouvement civilisateur y eussent considérablement perdu. Lorsqu’il s’agit de vaincre des nations sur les champs de bataille, le Français peut entrer dans la lice, la tête haute ; pour dompter la nature, l’Anglais vaut mieux que nous. Il a une fibre plus rigide, des muscles mieux nourris ; physiquement, il est mieux constitué pour le travail ; il le pousse avec plus de méthode et, de persévérance il s’y plaît, il s’y entête. Si, dans son œuvre, il rencontre un obstacle, il l’attaque avec une passion concentrée dont nous, Français, nous ne sommes susceptibles que contre un adversaire sous forme humaine.

Avec quel zèle et quel entraînement l’Anglo-Américain remplit sa tâche de peuple défricheur ! Voyez comme il se fraie sa voie à travers les rochers et les précipices ; comme il lutte corps à corps contre les fleuves, contre les marécages, contre la foret primitive ;