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qui disait n’avoir pu s’entendre avec l’ancien ministre de l’intérieur. De son côté, M. de Montalivet ne se gêne pas pour dire à ses amis, que tant qu’il y aura au ministère M. Guizot, M. Gasparin, M. Persil, ou un morceau doctrinaire, il n’y entrera pas. M. Guizot n’a pas pris garde qu’il est peu politique de mettre à d’aussi rudes épreuves des députés ministériels qui ne se sont pas engagés à incarner à perpétuité le gouvernement dans sa personne.

Depuis quelques jours la presse ministérielle a commencé à sonner le clairon du combat contre M. Thiers ; on l’attaque, puis on revient à le flatter encore ; on l’adjure de ne pas se mettre à la tête des adversaires du cabinet ; on lui rappelle son passé pour lui interdire l’avenir ; on lui remet en mémoire les jours et les dangers passés ensemble. Dans les conversations particulières, on descend aux aveux les plus naïfs. Si vous saviez, dit-on, combien nous avons aimé M. Thiers ! Que de déférence, que d’empressement autour de lui ! S’il avait mal aux nerfs, M. de Broglie se disait malade, et M. Guizot se serait volontiers mis au lit.

Mais sous ces intrigues et ces doléances comiques se déroule une situation sérieuse et nouvelle. On sent de toutes parts que les doctrinaires ne sont plus que les hommes d’une époque passée, et que le gouvernement de 1830 est mis en demeure par les circonstances de s’affirmer lui-même, et de ne plus se réduire à une pâle contre-épreuve de la restauration. Malgré ses fautes, M. Thiers semble désigné par l’opinion comme l’homme de cette situation nouvelle, et il est rare que l’instinct public tombe à faux sur d’aussi grands intérêts. Dans son ardeur d’asseoir la dynastie qu’il voyait menacée par des collisions violentes, M. Thiers a pu commettre des imprudences et blesser souvent ce qu’il devait respecter dans ses souvenirs et ses traditions politiques. Il est de la nature de son esprit d’aller au fond des choses, de les entreprendre non-seulement avec ardeur, mais avec un luxe de témérité dont il doit se repentir, sitôt l’effervescence de l’action passée. Il ne s’est pas assez aperçu combien les doctrinaires exploitaient sa résolution et sa hardiesse ; souvent ils s’en sont servis à leur profit et contre lui. Mais M. Thiers n’en appartient pas moins au parti de la révolution de 1789 et de 1830 ; il n’est pas moins vrai qu’il se trouve maintenant l’adversaire le plus redoutable de nos tories. Les premières discussions de la chambre montreront comment M. Thiers entend la politique extérieure du gouvernement de juillet. Amis et adversaires attendent, avec une égale impatience, ce premier discours, qui dessinera la nouvelle position de l’ancien président du conseil.