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des prosélytes en religion ? ménagez bien l’esprit de parti. La couleur tranchée des opinions de Mme Sophie Pannier sera un invincible obstacle au succès de son apostolat. Ce n’était pas l’imperceptible minorité des lecteurs de la Gazette de France qu’elle avait besoin d’endoctriner. La Gazette de France leur dit depuis long-temps ce qu’elle a répété. Ils savent tout cela. Ils sont en tout point de l’avis de Mme Sophie Pannier. Mais, admirez l’adresse de cette dame missionnaire ! Elle prétend convertir le siècle, et elle commence par blesser ses croyances politiques. Suivant elle, il n’y a point de salut hors de la branche aînée. On est athée de plein droit si l’on n’est pas légitimiste. L’habile moyen qu’a trouvé Mme Sophie Pannier de se faire écouter des révolutionnaires de 89 et de 1830 !

C’est bien une sorte de prédication que fait aussi Mme A. Dupin dans Marguerite ; mais cette prédication est plus divertissante. Mme Dupin semble légèrement imbue de saint-simonisme. Si nous l’avons bien comprise, entre autres doctrines généreuses, elle prêche la réforme des préjugés sociaux, la perfectibilité de l’amour, la révision des lois du mariage. Mme Dupin ne ménage pas non plus les citations ; ce ne sont pas, il est vrai, les pères de l’Église qu’elle invoque, comme Mme Sophie Pannier, ni Bossuet, ni Bourdaloue ; c’est George Sand, c’est M. Ballanche, c’est M. et Mme de Senancourt ; c’est M. Sainte-Beuve principalement en vers et en prose. Plût au ciel que ces deux dames se fussent bornées, le plus souvent, à citer leurs auteurs sans les commenter !

L’héroïne de Mme Dupin est l’une des victimes du dévouement les plus complètes que le roman ait mises en scène. Le comte Tanneguy d’Argelès a rencontré, déguisée en homme, à la Grande-Chartreuse, Marguerite, qu’il a reconnue femme sous son costume, et dont il s’est passionnément épris. Le sentiment qu’il inspire également à Marguerite n’est pas moins passionné, mais il se contient et se cache. Elle a su que la main du comte est promise à Clémence. Or, Clémence est l’amie de Marguerite. Premier dévouement de Marguerite. Loin de combattre un mariage qui ne fera pourtant que des malheureux, elle en presse au contraire l’accomplissement. Puis, afin de se séparer plus irréparablement de Tanneguy, elle épouse, de son côté, un M. de Rovère qu’elle n’aime point. Ce second dévouement de Marguerite sera tout aussitôt suivi d’un troisième. La duchesse d’Estilly, une autre intime amie de Mme de Rovère, avait été séduite par une manière de Lovelace qui a nom Everard. Il ne suffit pas qu’elle ait dissimulé sa grossesse, il en faut aussi dérober les suites. Marguerite se chargera de ce soin. Effectivement, elle accouche la duchesse ; elle lui sert de garde-malade, et la soigne seule pendant trois nuits et trois jours. Mais comment Marguerite expliquera-t-elle à la jalousie