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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/75

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haletans le champ de bataille si long-temps disputé. Tous étaient silencieux et mornes, car tous voyaient ce que la victoire avait coûté. Un seul ne semblait point partager la consternation générale : c’était le chevalier Bourkard Munch, seigneur d’Auenstein et de Landskron. Ivre d’une joie haineuse, il lançait son cheval sur les cadavres suisses étendus çà et là, et, le faisant piétiner dans leur sang, il s’écriait avec délire : « Je me baigne dans les roses ! je me baigne dans les roses ! » Alors le capitaine Arnold Schik d’Uri, se relevant du milieu des morts : — Sens encore cette rose, lui cria-t-il, et il lui lança au front une pierre sanglante dont il l’abattit.

Cependant le dauphin faisait le tour de la plaine, épouvanté du spectacle qu’il avait sous les yeux. En voyant la terre couverte de cadavres aussi loin qu’il pouvait regarder, et quatre Armagnacs sans vie près de chaque Suisse mort, il joignit involontairement les mains et s’écria : — Vierge Marie ! si quelques centaines nous ont fait ainsi nager dans notre sang, que ne feraient pas des milliers ?

Peu de jours après il signa la paix avec les confédérés et ramena ses troupes en France.

Un monument gothique élevé à la mémoire de ceux qui sont morts en défendant le sol de la patrie, s’élève de nos jours sur la butte Saint-Jacques, et le vin qui se récolte aux environs s’appelle encore sang suisse. Ah ! je l’avouerai, en passant devant ce clocheton funèbre, je me suis senti saisi d’un respect muet. J’avais en effet sous les yeux les Thermopyles d’une autre Grèce. Ceux qui dormaient sous mes pieds n’avaient pas seulement sauvé par leur mort l’indépendance de leur patrie, ils avaient donné au monde un exemple qui devait être imité. Si les ennemis qu’ils combattirent étaient nos aïeux par le sang, ils furent, eux, nos frères par la pensée, car ils moururent pour la cause que nous défendons depuis un demi-siècle. Pâtres glorieux ! votre sacrifice ne profita pas seulement à la Suisse, mais à nous tous ! Le sang qui coule pour une grande idée, en quelque lieu que ce soit, est comme celui du Christ ; il arrose et féconde toute la terre. Ce fut le principe populaire, le droit de se faire libre et d’être maître chez soi que les Suisses défendirent à Saint-Jacques : les Suisses moururent, mais le principe vainquit. Les peuples apprirent ainsi que la volonté pouvait tenir lieu de tout le reste ; que l’important n’était ni de vivre ni même de vaincre, mais de combattre tandis qu’on était debout, de combattre blessé, de combattre encore à terre, afin de conquérir son droit, même en succombant. Ils apprirent surtout quelle était la force de la concorde et du dévouement, ces deux bases de toute liberté. De telles leçons ne sauraient être trop souvent rappelées à ceux qui les reçurent et à ceux qui les donnèrent. «