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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/724

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« L’avouerai-je pourtant ? je n’étais pas malheureux alors ; je commençais à me fatiguer du tourbillon où mon inconstance m’avait entraîné, et à croire qu’il était temps de songer à une demi-retraite… Je me plaisais à mes maux, à mes pleurs, au faible murmure de mon repentir. Mon léger dégoût des choses était presque un plaisir de vanité pour moi, parce qu’il semblait m’avertir que j’avais tout goûté. Sage comme je m’imaginais l’être, je n’avais plus d’autre venu qu’une société choisie et moins éparse, ma famille, la campagne sans l’isolement, quelques livres, surtout la poésie, celle qui répondait à mes besoins, à mes sentimens, et çà et là encore, non loin de moi, quelque liaison délicate et tendre, pour achever d’aimer. Voilà ce que me faisait inventer de chimérique comme réforme et premier retour au bien, une morale riante et mondaine, rigide en honneur, en amitié, mais sur le reste accommodante et fragile. Je trouve dans les poésies que je laissais échapper alors, une pièce qui me paraît exprimer à merveille cette situation de mon ame, et que, pour cela, je veux placer ici :

STANCES.

« Par ce soleil d’automne, au bord de ce beau fleuve,
Dont l’eau baigne les bois que ma main a plantés,
Après les jours d’ivresse, après les jours d’épreuve,
Viens, mon Ame, apaisons nos destins agités ;

Viens, avant que le temps dont la fuite nous presse
Ait dévoré le fruit des dernières saisons,
Avant qu’à nos regards la brume qu’il abaisse
Ait voilé la blancheur des vastes horizons,

Viens, respire, ô mon Ame, et, contemplant ces îles
Où le fleuve assoupi ne fait plus que gémir,
Cherche en ton cours errant des souvenirs tranquilles
Autour desquels aussi ton flot puisse dormir.

Dépose le limon qu’a soulevé l’orage ;
L’abîme est loin encore, il nous faut l’oublier ;
Il nous faut les douceurs d’une secrète plage ;
J’attache ma nacelle au tronc d’un peuplier.

Hélas ! dans ces jardins, dont j’aime le mystère,
Que de jours écoulés, sereins ou nuageux !
A midi sur ce banc s’asseoit encor mon père ;
Mes filles ont foulé ces gazons dans leurs jeux.