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consentiront jamais. A moins de les anéantir tous jusqu’au dernier par le fer, comme les Peaux Rouges d’Amérique, il faudra une longue suite de révolutions et un nombre de siècles incalculable, pour leur persuader que la possession d’un fusil n’est pas le souverain bien, la vengeance le suprême honneur, et pour soumettre au sceptre de l’intelligence leurs appétits sanguinaires. La vue de cette Europe qu’ils ont face à face, au lieu de les rallier à sa civilisation, ne fait que les en éloigner encore davantage en éternisant la réaction. Il est vrai qu’elle ne se présente pas à eux sous des formes bien séduisantes ; j’en avais sous les yeux un triste exemple : un bâtiment de commerce anglais était échoué sur la grève et l’on était occupé au sauvetage de la cargaison. J’appris que ce navire avait été perdu à dessein, après avoir été assuré à Londres bien au-dessus de sa valeur. Ce naufrage volontaire avait été arrangé d’avance entre le capitaine et la maison qui faisait l’expédition. Si telle est la civilisation à laquelle on veut convertir les Barbares, mieux vaut les laisser à leur barbarie ; pour ma part, je préfère à ces ignobles raffinemens de la cupidité européenne tous les excès et toutes les fureurs qui ensanglantent les rochers de l’Atlas.

L’aspect de ces montagnes est pittoresque et grandiose. L’imagination leur prête un caractère encore plus sauvage en associant au paysage les scènes violentes dont il est le théâtre. Le sombre génie de ces terribles contrées plane au-dessus de ces sommets déchirés ; il semble qu’on voie passer sur l’azur du ciel les ames épouvantées de tous ces morts tombés sous le fer assassin ; on entend leurs gémissemens s’élever du fond des vallées invisibles où leur cadavre gît sans sépulture, dans le lit des torrens ou sur la bruyère du désert. C’est à peine si la vue de la Méditerranée réussissait à dissiper l’impression de ces images funèbres ; elle était pourtant d’une limpidité parfaite et d’un bleu si transparent, si pur, si céleste, qu’on ne distinguait pas le point de l’horizon où cessait la mer et où commençait le ciel.

Nous revînmes la nuit à Tétouan. Peu à peu le firmament s’illumina d’étoiles que la Méditerranée réfléchissait dans son miroir paisible. Les ténèbres visibles du poète couvraient la plaine ; le silence y régnait, et les pas des chevaux mouraient étouffés dans l’herbe humide et touffue. De grands oiseaux inconnus s’envolaient devant