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Il n’est pas donné aux peuples modernes d’étouffer cette inspiration du moment où elle les a pénétrés ; et si je n’étais convaincu que le génie de l’époque contemporaine décide et fixe en définitive l’issue de toutes les révolutions, je n’hésiterais pas à envisager l’avenir de ce pays sous le point de vue développé par M. le baron d’Eckstein : je le verrais incliner vers une sorte d’organisation féodale [1]. Mais alors, plus assuré dans mes déductions que ce publiciste ne l’est dans les siennes, je trancherais sans hésiter la question actuelle en faveur de don Carlos ; car, quoique ce prince, par des idées de pouvoir absolu d’origine fort récente dans la Péninsule, ne corresponde pas certainement à tous les instincts de la démocratie rurale qui combat pour lui au-delà des Pyrénées, il est évident que lui seul serait en mesure de consacrer son triomphe et d’en profiter.

Mais quelles que soient les forces dont dispose en ce moment le prétendant, quelle que puisse être la faiblesse du triste pouvoir qui se débat contre lui, cette opinion est radicalement impuissante, car elle présuppose certaines conditions qui n’existent plus depuis que les idées modernes ont envahi l’Espagne, et que ses richesses métalliques lui ont échappé, depuis qu’il lui est interdit de se dérober à la loi divine du travail et à la vivifiante épreuve de la liberté. Don Carlos obtiendra des succès temporaires que son parti ne manquera pas de saluer comme décisifs ; il est militairement possible qu’il arrive à Madrid, il est politiquement impossible qu’il s’y maintienne.

Ces prévisions théoriques sont-elles contrariées par les faits ? La cause carliste s’est-elle jamais présentée avec cette foi profonde qui seule fixe la fortune ? Point. On dirait que l’infant est venu en Espagne pour l’acquit de sa conscience plutôt que par ambition ou dans l’espoir du succès, et que ses Navarrais ont regardé leur but comme à peu près atteint du moment où ils sont restés maîtres chez eux. Il semble, à voir comme va cette guerre, que le succès politique n’importe plus qu’aux banquiers pour écouler leurs coupons, et aux gazetiers pour faire leurs articles.

Ce fut, sans doute, une étonnante création que cette armée de Navarre, qui, formée de quelques centaines d’hommes à la fin de 1833, comptait à la mort de Zumalacarregui, en juin 1835, trente-six bataillons d’infanterie, douze escadrons de cavalerie, un parc d’artillerie de siège et de campagne [2] ; insurrection de paysans qui désarma quarante mille hommes,

  1. De l’Espagne, Considérations sur son passé, son présent et son avenir. Chez Paulin ? 1 vol. In-8°.
  2. Essai sur les provinces basques et la guerre dont elles sont le théâtre. Bordeaux, 1836. – Mémoires sur Zumalacarregui et les premières campagnes de Navarre, par C.F. Heningsen ; 2 vol. In 8°. Fourier à Paris.
    Nous recommandons vivement ces deux ouvrages aux personnes qui veulent étudier avec quelque soin les affaires de la Péninsule. L’ouvrage du capitaine Henningsen est jeune d’esprit et court de vues politiques ; mais les impressions en sont vraies, l’histoire y est sincère, et le drame s’y déroule, dans sa grandeur confuse, sans prétention et sans recherche. Je doute que l’auteur soit capable d’écrire le moindre article de journal ; mais à coup sûr la plupart des journalistes se tourmenteraient en vain pour atteindre à cette naïveté pittoresque.
    L’Essai sur les provinces basques est une œuvre de haute portée. Cet ouvrage, avec les fragmens publiés à diverses reprises dans la Revue de la Gironde, offre, sans contredit, ce qui s’est écrit de plus substantiel sur la question espagnole, que la presse périodique de Madrid est plus propre à embrouiller qu’à éclaircir.