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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/623

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ne vivons pas dans un temps où l’on puisse exiger sans folle prétention que le génie devance l’heure de se produire ; heureux lorsqu’il veut bien ne pas trop se faire regretter quand la circonstance ne peut se passer de lui. Ceux-ci, à la veille de leur première représentation, se souviennent qu’ils n’ont pas écrit d’ouverture, et sur-le-champ en composent une avec les motifs de l’ouvrage, à la hâte, presque sans y penser, et comme un fripier qui coudrait sur un manteau de carnaval cent pièces dont les couleurs éclatantes ne se combineraient pas le moins du monde, faute de nuances. Ceux-là, sous le prétexte qu’ils ont plus de conscience, s’abstiennent complètement. Pour nous, nous sommes assez de l’avis de Rossini, le dernier qui ait fait une ouverture à l’Opéra, l’ouverture de Guillaume Tell ! Nous tenons aux vieilles coutumes, et pensons qu’en fait d’art, innover, c’est agrandir. L’innovation qui rogne nous semble plus près de l’impuissance que de l’originalité. Nous ne disons point ceci à propos de Mlle Bertin, qui peut s’autoriser de l’exemple de grands maîtres aujourd’hui en renom – L’introduction, conçue avec largeur, se développe trop rapidement peut-être ; à peine une intention apparaît-elle, qu’une autre survient et l’efface avant qu’elle ait eu le temps de devenir motif. C’est là un défaut grave dont Mlle Bertin demandera compte à l’ignorance musicale de son poète, qui semble prendre à tâche de multiplier les accidens. On aurait tort de croire que la musique gagne quelque chose à ces continuelles péripéties. Il faut, avant tout, un sujet fécond, capable de grandir et de se multiplier, et non pas vingt thèmes qui se croisent et se combattent, comme dans une fugue. La musique vit d’unité : voyez le beau chœur de Meyerbeer au quatrième acte des Huguenots. Est-ce là un morceau simple ? Le même chant passe incessamment des voix à l’orchestre et de l’orchestre aux voix. Et pourtant quelle puissante composition ! quel chef d’œuvre ! Ici la variété ne peut être que dans les détails ; dans la pensée, elle entraînerait la confusion. Tout ce que la musique peut faire, c’est de s’accommoder d’un contraste habilement disposé. L’antithèse en musique est impraticable ; ce trope brillant, si fort en honneur jadis dans l’école romantique, cette fleur de rhétorique un peu vulgaire, qui pousse à si grosses gerbes dans le parterre de M. Hugo, ne serait qu’ivraie et plaine parasite au jardin de Mozart. Le petit duo entre Phoebus et la Esmeralda est une inspiration suave