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à Paris, soit dans l’ancien palais impérial, dont les débris subsistent encore, soit dans un autre palais moins vaste, bâti au dedans des murs de la Cité, à la pointe occidentale de l’île. Le jour du départ, au moment où le roi donnait l’ordre d’atteler les chariots de bagage dont il devait suivre la file à cheval avec ses leudes, l’évêque Grégoire vint prendre congé de lui, et pendant que l’évêque faisait ses adieux, le juif Priscus arriva pour faire aussi les siens [1]. Hilperik, qui ce jour-là était en veine de bonhommie, prit en badinant le juif par les cheveux, et le tirant doucement pour lui faire incliner la tête, il dit à Grégoire : « Viens, prêtre de Dieu, et impose-lui les mains [2]. »

Comme Priscus se défendait et reculait avec effroi devant une bénédiction qui, selon sa croyance, l’eût rendu coupable de sacrilège, le roi lui dit : « Oh ! esprit dur, race toujours incrédule qui ne comprend pas le fils de Dieu que lui a promis la voix de ses prophètes, qui ne comprend pas les mystères de l’église figurés dans ses sacrifices [3] ! » En proférant cette exclamation, Hilperik lâcha les cheveux du juif et le laissa libre ; aussitôt celui-ci, revenu de sa frayeur, et rendant attaque pour attaque, répondit : « Dieu ne se marie pas, il n’en a aucun besoin, il ne lui naît point de progéniture, et il ne souffre point de compagnon de sa puissance, lui qui a dit par la bouche de Moïse : Voyez, voyez, je suis le Seigneur, et il n’y a pas d’autre Dieu que moi ! C’est moi qui fais mourir et qui fais vivre, moi qui frappe et qui guéris [4]. »

Loin de se sentir indigné d’une telle hardiesse de paroles, le roi Hilperik fut charmé que ce qui d’abord n’avait été qu’un jeu lui fournît l’occasion de faire briller dans une controverse en règle, sa science théologique, pure, cette fois, de tout reproche d’hérésie. Prenant l’air grave et le ton reposé d’un docteur ecclésiastique instruisant des catéchumènes, il répliqua : « Dieu a engendré

  1. Igitur Chilpericus rex… impedimenta moveri praecipiens Parisius venire disponit. Ad quem cùm jam valedicturus accederem, Judaeus advenit. (Greg. Turon., Hist. lib.Vl, pag. 267.)
  2. Cujus caesarie rex blandè adprehensa manu, ait ad me, dicens : Veni, sacerdos Dei, et impone manum super eum. (Ibid.)
  3. Illo autem renitente, ait rex : O mens dura, et generatio semper incredula, quae non intelligit Dei Filium sibi prophetarum vocibus repromissum. (Ibid.)
  4. Judaeus ait : Deus non eget conjugio, neque prole ditatur, neque ullum consortem regni habere patitur… (Ibid.)