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vos déboires, j’ai soulevé la coupe de vos douleurs ! Je sais que plus d’un parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misérable, forcé d’avoir le lendemain (ce qui équivaut aujourd’hui au pain des artistes d’autrefois) un habit propre et des gants neufs, a laissé tomber son visage baigné de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau, que la haine ou l’envie lui avait prescrit d’injurier, et que ses profondes sympathies le forçaient de jeter loin de lui, afin de pouvoir condamner l’artiste sans l’entendre. Pitié à vous qui avez été forcés de rougir de vous-mêmes ! Honte et malheur à vous qui vous êtes habitués à ne plus rougir !

Mais pourquoi, maître, vous ai-je entretenu si long-temps de la critique française ? Vous êtes placé trop haut pour vous occuper d’elle à ce point, et peut-être ignorez-vous seulement qu’elle ait tâché de disputer au public européen les palmes qu’il vous tend de toutes parts ? Loin de moi la pensée grossière de vous consoler de quelques injustices que vous avez dû accepter avec l’humilité souriante d’un conquérant, pour peu qu’elles aient frappé votre oreille. Je ne sais pas si les hommes comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise politesse le donnent à penser ; mais je sais que la conscience de leur force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non avec les hommes ; ils sont bons, parce qu’ils sont grands.

Vous souvenez-vous, Maître, qu’un soir j’eus l’honneur de vous rencontrer à un concert de Berlioz ? Nous étions fort mal placés, car Berlioz n’est rien moins que galant dans l’envoi de ses billets ; mais ce fut une vraie fortune pour moi que d’être jeté là par la foule et le hasard. On joua la Marche du Supplice. Je n’oublierai jamais votre serrement de main sympathique, et l’effusion de sensibilité avec laquelle cette main chargée de couronnes applaudit le grand artiste méconnu, qui lutte avec héroïsme contre son public ingrat et son âpre destinée ; vous eussiez voulu partager avec lui vos trophées, et je m’en allai les yeux tout baignés de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille que vous soyez ainsi ?


GEORGE SAND.