Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/459

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


théâtre, je trouve très pathétique, très lugubre, très effrayante, et nullement anacréontique ! Quel duo, quel dialogue, Maître ! comme vous savez pleurer, prier, frémir et vaincre à la place de M. Scribe ! O maître ! vous êtes un grand poète dramatique et un grand faiseur de romans. J’abandonne votre petit page à la critique, il ne peut triompher de l’ingratitude de sa position ; mais je défends, envers et contre tous, le dernier trio, scène inimitable, qui est coupée et brisée, parce que la situation l’exige, parce que la vérité dramatique vous cause quelque souci, à vous, parce que vous n’admettez pas qu’il y ait de la musique de musicien et de la musique de littérateur, mais bien une musique de passion vraie et d’action vraisemblable, où le charme de la mélodie ne doit pas lutter contre la situation, et faire chanter la cavatine en règle avec coda consacrée et irait inévitable au héros qui tombe percé de coups sur l’arène.

Il serait bien temps, je pense, d’assujétir l’art au joug du sens commun, et de ne pas faire dire au spectateur naïf : — Comment ces gens-là peuvent-ils chanter dans une position si affreuse ? — Il faudrait que le chant fût alors un véritable pianto, et qu’on daignât s’affranchir de la forme rebattue, au point de séduire l’esprit le plus simple et de faire naître en lui autre chose que des attendrissemens de convention. Vous avez prouvé qu’on le pouvait, bon maître, et quand Rossini l’a voulu, il l’a prouvé aussi.

Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un vœu. C’est beaucoup d’insolence de ma part, et je hais l’insolence sous toutes ses formes et dans toutes ses prétentions. N’imaginez donc pas, je vous en supplie, que je songe à vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un ignorant a une bonne idée dont l’artiste fait son profit, de même qu’il tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naïves et les moins prévues, la splendeur des temples de la sauvage attitude des forêts, les mélodies pleines et savantes de quelques sons champêtres, de quelque brise entrecoupée, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacrée, pourquoi cette coda, espèce de cadre uniforme et lourd ? pourquoi ce trait, équivalent de la pirouette périlleuse du danseur ? pourquoi cette habitude de faire passer la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les plus élevées ou les plus basses du gosier ?