Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/452

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


quand ce pasteur nasillard eut cessé d’y faire entendre ses remontrances paternellement prosaïques, la réforme, cette forte idée sans emblèmes, sans voiles et sans mystérieux ornemens, m’apparut dans sa grandeur et dans sa nudité. Cette église, sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux blancs éclairés d’un brillant soleil, ces bancs de bois où trône l’égalité, du moins à l’heure de la prière, ces murs froids et lisses, tout cet aspect d’ordre qui semble établi d’hier dans une église catholique dévastée, théâtre refroidi d’une installation toute militaire, me frappèrent de respect et de tristesse. Çà et là, quelques figures de pélicans et de chimères, vestiges de l’ancien culte, se roulaient comme plaintives et enchaînées autour des chapiteaux de colonnes. Les grandes voûtes n’étaient ni papistes ni huguenotes. Elevées et profondes, elles semblaient faites pour recevoir, sous toutes les formes, l’aspiration vers le ciel, pour répondre, sur tous les rhythmes, à la prière et à l’invocation religieuse. De ces dalles, que n’échauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voies graves, des accens d’un triomphe calme et serein, puis des soupirs de mourant et les murmures d’une agonie tranquille, résignée, confiante, sans râle et sans gémissement. C’était la voix du martyre calviniste, martyre sans extase et sans délire, supplice dont la souffrance est étouffée sous l’orgueil austère et la certitude auguste.

Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme du beau cantique de l’opéra des Huguenots, et tandis que je croyais entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serrée des catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus grandes figures dramatiques, une des plus belles personnifications de l’idée religieuse qui ait été produite par les arts dans ce temps-ci, le Marcel de Meyerbeer.

Et je vis debout cette statue d’airain, couverte de buffle, animée par le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, ô maître ! pardonnez à ma présomption, telle qu’elle dut vous apparaître à vous-même quand vous vîntes la chercher à l’heure hardie et vaillante de midi, sous les arcades. resplendissantes de quelque temple protestant, vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus poète qu’aucun de nous, dans quel repli inconnu de votre ame, dans quel trésor caché de votre intelligence avez-vous trouvé