Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/445

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


nous comprîmes la supériorité de l’orgue de Fribourg sur tout ce que nous connaissions en ce genre. La veille, déjà, nous avions entendu celui de la petite ville de Bulle, qui est aussi un ouvrage de Mooser, et nous avions été charmés de la qualité des sons ; mais le perfectionnement est remarquable dans celui de Fribourg, surtout les jeux de la voix humaine, qui, perçant à travers la basse, produisirent sur nos enfans une illusion complète. Il y aurait eu de beaux contes à leur faire sur ce chœur de vierges invisibles ; mais nous étions tous absorbés par les notes austères du Dies irœ. Jamais le profil florentin de Franz ne s’était dessiné plus pâle et plus pur, dans une nuée plus sombre de terreurs mystiques et de religieuses tristesses. Il y avait une combinaison harmonique qui revenait sans cesse sous sa main, et dont chaque note se traduisait à mon imagination par les rudes paroles de l’hymne funèbre :

Quantus tremor est futurus
Quandò judex est ventarus, etc.

Je ne sais si ces paroles correspondaient, dans le génie du maître, aux notes que je leur attribuais, mais nulle puissance humaine n’eût ôté de mon oreille ces syllabes terribles, quantus tremor...

Tout à coup, au lieu de m’abattre, cette menace de jugement m’apparut comme une promesse, et accéléra d’une joie inconnue les battemens de mon cœur. Une confiance, une sérénité infinie me disait que la justice éternelle ne me briserait pas, qu’avec le flot des opprimés je passerais oublié, pardonné peut-être, sous la grande herse du jugement dernier, que les puissans du siècle et les grands de la terre y seraient seuls broyés aux yeux des victimes innombrables de leur prétendu droit. La loi du talion réservée à Dieu seul par les apôtres de la miséricorde chrétienne, et célébrée par un chant si grave et si large, ne me sembla pas un trop frivole exercice de la puissance céleste, quand je me souvins qu’il s’agissait de châtier des crimes tels que l’avilissement et la servitude de la race humaine. Oh oui ! me disais-je tandis que l’ire divine grondait sur ma tête en notes foudroyantes, il y aura de la crainte pour ceux qui n’auront pas craint Dieu, et qui l’auront outragé dans le plus noble ouvrage de ses mains, pour ceux qui auront