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les plus orageuses sans avoir un cheveu dérangé à son chignon. — Pour un Anglais, c’est de rentrer dans sa patrie après avoir fait le tour du monde sans avoir sali ses gants ni troué ses bottes. C’est pour cela qu’en se rencontrant le soir dans les auberges après leurs pénibles excursions, hommes et femmes se mettent sous les armes et se montrent, d’un air noble et satisfait, dans toute l’imperméabilité majestueuse de leur tenue de touriste. Ce n’est pas leur personne, c’est leur garde-robe qui voyage, et l’homme n’est que l’occasion du porte-manteau, le véhicule de l’habillement. Je ne serais pas étonné de voir paraître à Londres des relations de voyage ainsi intitulées : Promenades d’un chapeau dans les marais Pontins. — Souvenirs de l’Helvétie, par un collet d’habit. — Expédition autour du monde, par un manteau de caoutchouc. — Les Italiens tombent dans le défaut contraire. Habitués à un climat égal et suave, ils méprisent les plus simples précautions, et les variations de la température les saisissent si vivement dans nos climats, qu’ils y sont aussitôt pris de nostalgie ; ils les parcourent avec un dédain superbe, et, portant le regret de leur belle patrie avec eux, la comparent sans cesse et tout haut à tout ce qu’ils voient. Ils ont l’air de vouloir mettre en loterie l’Italie comme une propriété, et de chercher des actionnaires pour leurs billets. Si quelque chose pouvait ôter l’envie de passer les Alpes, ce serait l’espèce de criée qu’il faut subir à propos de toutes les villes et de tous les villages, dont les noms seuls font battre le cœur et enfler la voix d’un Italien aussitôt qu’il les prononce.

Les meilleurs voyageurs, et ceux qui font le moins de bruit, ce sont les Allemands. Excellens piétons, fumeurs intrépides, et tous un peu musiciens ou botanistes. Ils voient lentement, sagement, et se consolent de tous les ennuis de l’auberge avec le cigare, le flageolet ou l’herbier. Graves comme les Anglais, ils ont de moins l’ostentation de la fortune, et ne se montrent pas plus qu’ils ne parlent. Ils passent inaperçus et sans faire de victimes de leurs plaisirs ou de leur oisiveté.

Quant à nous autres Français, il faut bien avouer que nous savons voyager moins qu’aucun peuple de l’Europe. L’impatience nous dévore, l’admiration nous transporte ; nos facultés sont vives et saisissantes, mais le dégoût nous abat au moindre échec.