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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/417

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battaient autour de moi ; j’ai entendu les métaphores obscènes et les chansons graveleuses des villageois endimanchés. J’ai vu des soldats ivres, des matelots en fureur ; j’ai vu des mendians affamés acheter de l’eau-de-vie avec l’unique denier de leur journée. J’ai vu des femmes jeunes et belles se rouler échevelées dans la fange, et de beaux esprits de diligence échanger des quolibets malpropres avec des servantes d’auberge. Qui n’a vu et entendu tout cela, pour peu qu’il ait voyagé avec peu d’argent ?

Or, je ne suis pas d’humeur intolérante, et quoique fort souvent ennuyé, fatigué et contrarié de semblables rencontres, je les ai toujours supportées avec un calme philosophique. De quel droit mépriserais-je la rudesse et le mauvais goût de l’homme privé d’éducation ? De quel front reprocherais-je à l’indigent d’abdiquer l’orgueil de l’intelligence humaine, quand moi et mes égaux sur l’échelle sociale, nous lui refusons l’exercice de cette intelligence, et nous en rejetons l’emploi ? Pourquoi, ô toi que nous avons réduit à l’état de bête de somme, ne chercherais-tu pas à rendre ton sort moins odieux en détruisant ta mémoire et ta raison, en buvant, comme dit Obermann en sa pitié sublime, l’oubli de tes douleurs ?

Eh quoi ! ta souffrance de tous les jours ne nous semble pas insupportable ; notre oreille n’est pas blessée de tes plaintes ; nos yeux voient sans dégoût tes sueurs sans relâche et sans terme ; notre cœur est insensible à ta misère, et les courtes heures de ta joie nous révoltent ! C’est bien assez, ô infortuné ! que ta peine soit méprisée. Que ton plaisir du moins passe en liberté ! Laissez courir l’orgie en haillons, laissez-la hurler à la porte de ces riches demeures, elle ne les franchira jamais ; laissez-la dormir sur les marches de ces palais, dont elle va du moins rêver les délices pendant toute une nuit….. Mais non ! il y a pour le peuple des règlemens de police. Les lupanars des grands sont ouverts à toute heure, les cabarets du pauvre se ferment la nuit, et le guet mène en prison celui qui n’a ni laquais ni voiture pour le transporter chez lui !

Écoutez ce que disent les riches pour autoriser ces injustices. « La gaieté des gens comme il faut n’est ni bruyante ni incommode. Celle du peuple est pire que cela, elle est dangereuse. Le peuple n’a pas le frein de l’éducation. » Et à ce propos les grands de ce siècle vous font de très nobles théories sur les distinctions