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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/376

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On peut remarquer d’ailleurs dans la conduite du président du conseil, vis-à-vis l’Espagne, un désir sincère de manifester à la cause constitutionnelle toutes les dispositions bienveillantes que peut lui permettre le système de neutralité dont ses convictions l’ont décidé à accepter la responsabilité. Loin de favoriser les intrigues des carlistes, il les surveille et les poursuit avec une grande activité. Averti qu’un banquier fameux, qui déjà avait mis son nom et ses spéculations dans l’histoire et les affaires d’Espagne, était parti de Paris avec un million qu’il portait à don Carlos, M. Molé a envoyé par le télégraphe l’ordre de l’arrêter. C’est grace à sa fermeté et contre les intentions de M. Guizot, qu’ont été payés à la légion étrangère les 250,000 fr. qui avaient été destinés au corps de troupes rassemblées à Pau, et licenciées par suite de l’évènement de la Granja, et de l’arrivée du ministère du 6 septembre. M. Molé réclame aussi en ce moment auprès du ministère espagnol sur le non-paiement du semestre échu, et sur la différence peu loyale qu’on veut établir entre les créanciers extérieurs et les créanciers intérieurs. Trop d’intérêts français sont mêlés aux affaires espagnoles pour n’opposer à ce qui se passe de l’autre côté des Pyrénées qu’une impassible indifférence. La réunion des porteurs de bons espagnols, qui réclament l’exécution de la quadruple alliance, est un symptôme de l’obligation où se trouve la France de ne jamais perdre de vue l’Espagne. Rien n’est plus étrange que cette prétention d’une partie du cabinet de fermer les yeux sur des nécessités qui l’assiègent. L’Espagne n’existe plus pour nous, dit-on doctoralement rue de Grenelle. M. Molé est trop éclairé pour tomber dans un pareil contresens ; il semble, au contraire, touché de plus en plus de l’importance de la question espagnole, et peut-être lui-même est-il destiné à rencontrer, dans le cours de son ministère, des circonstances où l’apathie érigée en système lui paraîtrait n’être plus possible.

Au surplus M. Molé a rencontré sur son chemin un diplomate dont jusqu’alors il n’avait pas soupçonné l’existence ; ce n’est pas assez d’être entravé par M. Guizot, voici M. Nouguier, rédacteur en chef de la Paix, qui vient se jeter à la traverse des affaires suisses, tranchant du plénipotentiaire auprès des cantons, et promettant de tout arranger moyennant une reconnaissance mutuelle de torts réciproques. M. Molé ne s’est pas fait faute de désavouer en termes fort vifs le diplomate officieux qui déjà demandait des entrevues à M. Tschann, pour traiter avec lui de puissance à puissance ; le président du conseil a exprimé très haut un mécontentement qui ne s’arrêtait peut-être pas à la personne de M. Nouguier. Cependant M. Guizot désavoua tout le premier le rédacteur de la Paix ; la rue de Grenelle n’a qu’un cri aujourd’hui contre M. Nonguier. Le rédacteur de la Paix a manqué sa carrière, et malgré ses courses en Espagne, il ne sera jamais ambassadeur.