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avaient sanctionné, pour ainsi dire, les défaites successives de celle-ci et les victoires de celle-là, les vices de la constitution de Cadis s’expliqueraient par l’effet ordinaire des résistances impuissantes. Mais il en fut tout autrement : les obstacles ne se présentèrent d’aucun côté, et que quelques protestations sans résultat ne purent exercer d’influence sur l’ensemble des travaux législatifs. De plus, l’opinion, tout entière à une lutte acharnée, n’était guère en mesure d’exercer alors sur les cortès cette action révolutionnaire incessante qu’entretinrent, après 1820, et la guerre civile et les tentatives mal concertées, mais trop patentes, de la couronne. C’est donc ailleurs qu’il faut chercher ces circonstances fatales sur lesquelles le ministère Calatrava rejette avec justice les imperfections de l’œuvre de 1812.

Sans rappeler l’enseignement purement théorique et presque toujours pris en secret que l’ancien régime avait imposé en Espagne aux classes riches et lettrées, et leur antipathie trop légitime pour un ordre de choses qui avait failli amener l’anéantissement d’une glorieuse patrie, il ne faut pas un instant perdre de vue, lorsqu’on juge la constitution de Cadix, qu’à cette époque, aux yeux du congrès, la royauté, captive à Valençay, n’avait qu’une existence purement nominale. Si c’était encore un souvenir, ce n’était plus une espérance. Comme il était impossible à la prévision humaine de deviner et les résultats de la campagne de Russie et le soulèvement général de l’Europe, on doit reconnaître que, dans l’ordre naturel des événemens, le rétablissement de la maison de Bourbon sur le trône d’Espagne était soumis aux chances les plus éventuelles, et, il faut le dire, les moins probables.

De là, l’obligation de constituer le gouvernement du pays sous une forme dans laquelle l’action directe de la royauté ne fût pas essentielle, tout en conservant aux yeux des peuples le prestige de ce trône qui, pour être vacant, n’en était que plus sacré. D’ailleurs, quels qu’eussent été les refus opposés par les cortès aux premières ouvertures du gouvernement intrus, plus d’une fois, pendant le cours de la discussion du pacte constitutionnel, on dut être préoccupé de cette triste et sérieuse pensée, que les entraves préparées au pouvoir royal pourraient bien finir par s’appliquer un jour à la royauté étrangère que l’Espagne semblait alors impuissante à repousser de son sein, et qui venait de recevoir, dans quelques provinces, un accueil presque populaire. Enfin, si, à travers la distance et les événemens, il arrivait parfois aux députés de l’Espagne de reporter leurs pensées vers le château qu’on appelait la prison du monarque, quoiqu’il n’aspirât jamais à en sortir pour venir verser son sang sur la terre natale, ses hommages à Napoléon à chaque victoire des armées impériales, ses lettres même à l’usurpateur de sa couronne,