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lourdes, et qui passent assez long-temps devant vous, sans qu’il y manque et sans qu’on y remarque un seul homme. Mais tout cela, plus loin, se rachète par des traits d’esprit vifs, des souvenirs bien placés, quelque prise à partie intéressante, beaucoup d’acquis bien mis en œuvre. Les ennemis de M. Nisard lui refusent la facilité de travail ; il en a au contraire une extrême, j’imagine ; et si quelque reproche était à lui faire sur son plus ou moins de facilité, ce serait plutôt de jouir d’une plume trop abondante. Comme critique praticien, il vaut moins que quand il raisonne sur le passé, et il est loin d’avoir le premier diagnostic sûr. S’il lui est arrivé plus d’une fois de déprécier des livres d’un mérite fin, il en a souvent préconisé d’insignifians. On ferait une vraie académie de province des auteurs médiocres qu’il a loués, en faveur de leurs qualités négatives et de leur abstinence de métaphores. Même quand il loue en lieu excellent et de bon cœur, il ne sait pas toujours les mesures : en dissertant tout au long de la santé chétive, des afflictions corporelles ou de la pauvreté des auteurs qu’il admire, il a, en trois ou quatre rencontres, manqué notablement de tact, ce qui est une manière encore de n’avoir pas assez de goût. Tel qu’il est, avec la position importante qu’il occupe et la noble ambition dont il s’y pousse, il est en voie de se faire une grande existence de critique, que subiront sans doute et appuieront, comme il arrive d’ordinaire, beaucoup de ceux qui auraient été d’abord tentés de la dédaigner.

En expliquant comment, selon nous, M. Nisard est venu aux idées et au système qu’il professe, nous croyons avoir mieux fait que de discuter ce système. Ce qu’il y a de personnel à la position du critique, dans ses doctrines, nous en indique les côtés plus infirmes. Il n’y a pas d’originalité réelle, selon nous, dans son système ; mais il y a le contrepied des positions prises par d’autres, contrepied soutenu avec fermeté, suite et habileté.

Le Précis de l’Histoire de la Littérature française, son meilleur écrit avec Erasme, est un très bon travail et très distingué d’exécution, plus modéré, plus conciliant, plus historique et moins contestable dans son milieu que d’autres exposés de doctrine précédens. C’est là l’effet naturel d’une situation mieux établie. La réaction s’apaise et en partie désarme. Il n’y a plus qu’un certain dédain demi-clément, à la rencontre, pour les exceptionnels et les chercheurs d’origines. Ainsi, dès l’abord, M. Nisard se sépare