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l’avoir accusé d’avoir trop tôt produit, et avoir pris de là occasion de s’emporter contre les gens sans génie qui écrivent trop jeunes ; après l’avoir de plus accusé (par une singulière contradiction) d’avoir peu produit et de manquer de qualité abondante et fécondante, déclare qu’il ne se serait jamais élevé bien haut, et qu’il était né sans génie. Il voit en lui le type de ce qu’on appelle l’homme de talent, ce qui veut dire l’homme de peu de talent, qui a la prétention d’en avoir ; et là-dessus il fait sur ce caractère de l’homme de talent quatre à cinq longues pages spirituelles, mais d’une déclamation comme j’en chercherais vainement dans Sénèque le père ; un morceau à effet, à allusion, tout en hors d’œuvre, un développement comme on dit dans l’école. Oh ! si Perse avait vécu, s’il avait songé à critiquer les auteurs plutôt qu’à être stoïcien, comme il aurait noté, dans sa vengeance, d’un vers un peu obscur mais pressant, le critique de sa connaissance, Papirius Enisus, qui, après avoir quelque temps écouté, chez Labéon ou autre, les lectures de vers d’après Accius et Pacuvius, et avoir essayé de les célébrer, s’aperçoit un matin que toutes les places sont prises, qu’il n’aura jamais de ce côté celle qui lui est due, que cette Rome turbulente et volage veut tout à l’heure autre chose, et qui… ! Mais, j’oublie que Perse n’à pas écrit sa satire ou qu’elle s’est perdue.

En ce livre des Poètes latins comme en ses autres écrits, M. Nisard n’évite donc pas plus d’un défaut de l’école, tout en s’élevant contre les écoles. Il parle au nom du sens et du goût avec instruction, esprit et talent, mais avec une certaine emphase ; avec conviction, mais avec la conviction d’un avocat qui plaide sans doute sa cause parce qu’il la croit juste, mais qui la plaide sur un plus haut ton parce qu’elle est sa cause. Tous les défauts de goût ne consistent pas (tant s’en faut !) dans telle ou telle expression plus ou moins métaphysique ou métaphorique : ce qui me choque presque toujours en le lisant, c’est un ton de supériorité dans l’allure, qui perce au moment même des plus extrêmes modesties, c’est cette outrecuidance de plume, comme me le disait un des amis et même des admirateurs de M. Nisard, à laquelle n’échappent guère ceux qui ont fait quelque temps le premier Paris [1] dans les Débats. Il

  1. Nous dirons, pour ceux qui l’ignorent, que ce qu’on appelle le premier Paris dans les journaux politiques est l’article du commencement, non signé, et dans lequel, quand le journal est au pouvoir, l’écrivain anonyme parle tout naturellement au nom de la pensée d’état.