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long-temps avec bonheur dans ces fraîches et paisibles retraites, et repassant à la nage la rivière très profonde en cet endroit, nous regagnâmes la ville.

Rentrés dans notre juiverie, nous ne la quittâmes plus de la journée, réservant la ville maure pour les jours suivans. Le sabbat est le temps le plus favorable pour étudier le peuple d’Israël, car ce jour-là, il revêt ses habits de fête et quitte la boutique pour la synagogue. La population de Tétouan est de seize à dix-huit mille habitans, dont les Juifs forment un grand quart. Ils y sont plutôt tolérés qu’acceptés, comme dans le reste de l’empire, et on leur vend cher cette tolérance. Sans compter les contributions extraordinaires, ils sont soumis à un tribut annuel considérable et paient pour tout, même pour porter des souliers qu’ils doivent ôter vingt fois le jour, devant les mosquées, devant les sanctuaires, devant la maison des santons et des grands. Nous avons vu qu’ils étaient condamnés à une espèce d’uniforme noir, couleur fort méprisée des Maures ; il leur est défendu de lire et d’écrire l’arabe, n’étant pas dignes d’entendre le divin Koran ; l’usage du cheval leur est également interdit ; c’est un animal trop noble pour eux ; ils ne peuvent monter que des ânes ou des mulets, encore faut-il pour cela qu’ils paient un droit. Un Juif ne peut s’approcher d’un puits lorsqu’un musulman s’y désaltère, et il serait rudement châtié s’il osait s’asseoir en présence de celui-ci.

Telles sont les conditions auxquelles on les tolère ; on les traite moins en hommes qu’en animaux. Parqués dans leur quartier comme dans une ménagerie et enfermés la nuit ainsi que des bêtes fauves, ils vivent entre eux sous la discipline d’un kaïd hébreu, élu par eux, mais soumis à un scheïk ou ancien de la nomination du sultan. Ils ont le libre exercice de leur culte auquel ils sont fort attachés, et se gouvernent d’après leur loi. Ridiculement superstitieux, ils mêlent aux rites mosaïques toutes les folies de la cabale. Ils parlent tous espagnol et descendent pour la plupart, surtout ceux des côtes, de ces Juifs chassés d’Europe, et en particulier d’Espagne, à diverses époques du moyen-âge. Cependant il y a dans les montagnes des tribus hébraïques dont l’établissement paraît remonter à des temps antérieurs au christianisme. On les appelle et ils s’appellent eux-mêmes Pilistins ou Philistins et vivent confondus avec les Amazirgues (Berbères), qui les souffrent au