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est entre leurs mains, et que c’est lui seul qui, en qualité de chef de la douane, règle les tarifs et fixe les droits, il tient à sa merci leur fortune et les rançonne selon son bon plaisir. Afin d’avoir, pour ainsi dire, un pied dans leurs affaires, et aussi pour exploiter à son profit leur esprit retors et brocanteur, il s’est associé un juif qu’il a nommé trésorier de la douane ; il partage, ou du moins il est censé partager les bénéfices avec lui ; mais c’est l’association du pot de fer et du pot de terre ; ce que le Maure donne d’une main, il peut le reprendre de l’autre, sans compter qu’il se fait la part du lion. Ses concussions sont connues à la cour de Maroc, mais il achète l’impunité par de riches et nombreux présens ; on laisse d’autant plus volontiers l’éponge se gonfler, qu’elle rendra davantage quand le moment viendra de la presser ; car le tour d’Achache arrivera tôt ou tard ; il a en perspective pour ses vieux jours le sort de son confrère le kaïd d’Azamor que nous avons vu dans la forteresse de Tanger. En attendant, il aura joui de la vie et satisfait ses penchans cupides. Il est fils d’un muletier, et j’ignore quel coup de dé a fait de lui un bacha ; il est sans esprit, sans culture d’aucune sorte, n’a idée de rien, et sa conversation est inepte ; je n’en pus rien tirer. Toutefois il me reçut bien, il me fit des offres de services magnifiques, espérant sans doute un cadeau proportionné à son accueil.

Ne pouvant se déplacer aisément, vu sa monstrueuse corpulence, il nous fit accompagner dans sa maison par un de ses parens ; nous gravîmes après lui un mauvais escalier de bois fort raide et fort étroit ; et nous trouvâmes un thé servi par terre dans un petit boudoir assez propre. Des carreaux étaient disposés en guise de siéges tout autour du plateau, nous nous y couchâmes à l’orientale, et nous avons sur la conscience plus d’une avarie faite aux tapis du bacha par nos éperons. Le service était de porcelaine anglaise ; c’était sans doute un cadeau des officiers de Gibraltar qui viennent de temps en temps chasser le sanglier dans les montagnes de Tétouan. On nous servit avec le thé un gâteau indigène fait de sucre et d’amandes, qu’ils appellent efkake, et un petit pain rond de fleur de farine, que j’entendis nommer irébisa, et qui nous parut excellent ; il est fabriqué avec une délicatesse qui m’étonna et dont je ne croyais pas ces gens-là capables ; tant l’industrie des arts et métiers est chez eux grossière.