Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/253

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sur la protection de notre escorte, nous n’en avions pas. Cette circonstance enhardit sans doute ces campagnards, qui n’avaient pu voir notre soldat, étant venus d’un autre côté. Le passage était étroit, ils firent mine de nous le disputer. Un jeune garçon de dix-huit à vingt ans paraissait surtout fort échauffé ; il portait la main à son couteau, et vociférait d’un ton guttural des paroles que nous n’entendions pas, mais dont nous lisions assez le sens dans ses yeux irrités et ses gestes furieux. Nous ne fîmes que rire de leurs menaces, et poussant nos chevaux en avant, nous passâmes sans coup férir. Nous eûmes tort de mépriser l’insulte ; nous aurions dû user de notre droit, rappeler le soldat, et faire un exemple sur place. D’autres voyageurs seront victimes de notre tolérance ; à une seconde rencontre, on tirera le couteau, à la troisième on en usera. L’impunité lâche la bride à la férocité de ces barbares.

Bientôt après on trouve le Bonsfika, ruisseau presque à sec alors, et qui, en hiver, devient si profond et si impétueux, qu’il coupe toute communication entre les deux villes. Il est inutile de dire qu’il n’y a pas de pont, et qu’on le passe comme on peut. Tout à coup la nature change. On entre dans une vaste plaine pittoresquement encaissée entre de hautes montagnes, comme les plateaux de l’Abruzze, dont tout ce pays rappelle d’ailleurs la physionomie. Quelques-unes de ces montagnes sont assez arides, d’autres boisées, quelques-unes cultivées jusqu’au sommet, et semées de villages dont on distingue à peine d’en-bas les huttes grisâtres. La plaine est couverte, non de ces hauts et gracieux palmiers dont l’image s’allie dans nos rêveries européennes au nom de l’Afrique, mais de petites palmes basses, qui s’épanouissent en éventail à un pied du sol tout au plus, et dont la Sicile et l’Espagne méridionale sont jonchées. Au Maroc, on les appelle doum. Ici, comme à Tanger, je ne vis pas un seul arbre nouveau. Toute cette campagne est déserte ; on n’y découvre ni hameaux ni habitations d’aucune sorte ; seulement de grands troupeaux de chameaux pelés y errent à l’aventure. Leur air docile et doux contraste avec la face rude et inhospitalière du chamelier qui les garde de loin, et dont l’occupation principale est d’imiter leur cri rauque et sauvage. L’homme et l’animal font assaut, et je ne saurais décider lequel surpasse l’autre dans la lutte. Ce sont les concerts champêtres et les pastorales mélodies que répète l’écho de ces montagnes.