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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/25

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« A peine, dit M. de Toreno, d’accord en cela avec tous les historiens de la guerre péninsulaire, y eut-il une proclamation, un manifeste, un avertissement des juntes, dans lesquels, après avoir déploré les maximes qui avaient précédemment régné, on ne fit voir la volonté de prendre une marche toute contraire, annonçant pour l’avenir, soit la convocation des cortès, soit le rétablissement des antiques libertés, soit la réparation des griefs passés. On peut inférer de là quelle était sur ces matières l’opinion générale, lorsqu’on voyait s’exprimer ainsi des autorités qui, formées pour la plupart de membres des classes privilégiées, essayaient plutôt de contenir que de stimuler cette universelle tendance [1]. »

Malgré les attributions mal définies et discordantes de l’antique représentation nationale dans les divers royaumes de la Péninsule, la mémoire des cortès se maintenait au fond du droit public, comme son principe vivifiant et régénérateur. Ce nom circulait partout. Le soldat le prononçait sous sa tente, le guerillero dans les montagnes, le peuple sur la place publique ; la presse, dont l’action se faisait sentir pour la première fois sur des imaginations vierges et ardentes, répétait ce mot mystérieux, comme un cri d’espérance et de salut ; et à chaque progrès nouveau de l’ennemi, ce cri devenait plus imposant et plus impérieux.

Quand une idée est devenue mot d’ordre, et lorsque le peuple répète sans comprendre, le triomphe en est infaillible et prochain. Tant que les provinces méridionales ne furent pas envahies, la junte centrale eut assez de crédit pour différer une convocation qui devait marquer le terme de sa vie politique. Mais au jour où la paix conclue avec l’Autriche, après la campagne de 1809, permit à Napoléon de rejeter sur la Péninsule ses légions victorieuses, on comprit que, pour résister à ce torrent nouveau, il fallait une nouvelle et immense force morale, et les cortès furent comme une dernière armée de réserve qu’en abdiquant ses pouvoirs, la junte lança contre l’ennemi.

« Espagnols, s’écriait-elle en ordonnant la convocation des cortès extraordinaires constituantes pour le 1er mars 1810 la Providence a voulu que, dans notre terrible crise, vous ne fissiez point un seul pas vers l’indépendance sans avancer aussi vers la liberté… Le premier soin du gouvernement central, à son installation, a été de vous annoncer que si l’expulsion de l’ennemi fut le premier objet de son attention, la prospérité intérieure et permanente de la nation était le principe important. La laisser plongée dans le déluge d’abus consacrés par le pouvoir arbitraire, ç’aurait été, aux yeux de notre gouvernement actuel, un crime aussi

  1. Histoire du soulèvement, de la guerre et de la révolution d’Espagne, par le comte de Toreno, liv. III.