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ces rustiques solitudes de mugissemens farouches, et aussi peu hospitalier que les autres habitans de la contrée, il suivait d’un œil hostile la caravane insolite qui traversait son empire ; notre habit européen lui paraissait suspect. La prairie aboutit à un ruisseau bordé de pins maritimes et de lauriers-roses, comme le Céphise et l’Eurotas ; mais ni Léda, ni les Graces ne s’y viennent baigner, il est livré aux grenouilles et aux serpens.

Jusque-là le pays est parfaitement plat ; le ruisseau passé, il se coupe de ravins et de fondrières ; d’unie, la plaine devient mouvante et ondulée. Dans le lointain apparaît une chaîne de montagnes, derniers contreforts du petit Atlas qui viennent expirer au détroit de Gibraltar. Le petit Atlas n’est lui-même qu’une ramification du grand, lequel se bifurque au midi de Fez : la grande chaîne continue sa course vers l’est pour entrer bientôt dans la régence d’Alger ; la petite descend en ligne droite à la Méditerranée, et se trouve tout entière renfermée dans les limites de l’empire. Elle prend divers noms suivant les provinces où elle passe, et se ramifie à l’infini ; mais c’est toujours le même système et la même formation. Quoique je fusse bien loin de ce primitif Atlas dont nos imaginations sont pleines dès l’enfance, je ne vis pas sans émotion bleuir à l’horizon ces crêtes mythologiques que la science et la fable ont à l’envi consacrées. Trône et berceau des premières traditions astronomiques, leur front plonge dans les nuées, et ce mariage éternel avec le ciel avait frappé si fortement la poétique imagination des premiers hommes, qu’ils avaient fait de ce mont sublime un dieu qui portait le ciel sur ses épaules, c’est-à-dire un homme, presque un révélateur, qui portait en lui la science des astres. C’est ainsi que ces personnifications symboliques de l’humanité primitive ont leur raison d’être ; énigmes mystérieuses et pourtant diaphanes, tous ces mythes cachent sous leurs gazes brillantes un sens réel, des vérités positives ; la science est comme l’homme, elle bégaie avant de parler ; comme les peuples, elle a ses âges fabuleux, c’est le beau temps et le triomphe des poètes ; peu à peu les voiles se déchirent, les mystères se pénètrent, les faits s’expliquent, la fable devient la réalité, et la poésie des pères est la prose des enfans.

Mais bientôt les fantastiques montagnes se cachèrent derrière des collines plus rapprochées, et les rêves poétiques s’évanouirent