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qu’étala d’inertie cet ordre social où les apparences du pouvoir absolu ne recouvraient que l’impuissance.

Le premier cri poussé des gorges d’Oviedo, vieux refuge de l’indépendance, à la nouvelle des violences exercées à Madrid par Murat, dans la funeste journée du 2 mai, se propagea comme un écho des montagnes en Galice, en Léon, puis à Séville, à Grenade, dans toutes les Andalousies et l’Estramadure. En un mois, l’Espagne entière fut debout, sans distinction d’âge ni de classe ; et l’on doit reconnaître qu’à cet égard le dernier historien de ces grands événemens, tout en laissant au clergé la large part qui lui revient dans une résistance à laquelle il s’associa, mais sans en avoir été le mobile, a redressé quelques opinions erronées, et sécularisé, si je l’ose dire, la guerre de la Péninsule.

Disons cependant, sans rien ôter à la grandeur antique de ce spectacle, qu’il fut souillé par d’abominables cruautés. Sans rappeler les égorgemens de Valence, auxquels présida, pendant deux jours, un tigre à face humaine, et dont le souvenir ne trouve à s’associer dans l’histoire contemporaine qu’à celui du 2 septembre, il est trop certain que, dans le plus grand nombre des provinces, la déclaration d’indépendance coïncida avec le massacre des Français, de leurs partisans supposés, et souvent des autorités nationales, qui, sans s’opposer au mouvement, entendaient le régler, pour en rendre le succès plus sûr. Le sang africain de la Péninsule fit alors, sous le drapeau du patriotisme, ce long apprentissage du meurtre qu’il n’a pas désappris depuis sous celui des factions.

Ce qui caractérise le mouvement de l’Espagne, c’est que partout le peuple est en scène, et que tout se fait peuple pour être quelque chose dans ces terribles momens. Le pouvoir est nul. Les finances n’existent que par les secours reçus d’Amérique, les forces maritimes ne sont que sur le papier. Quant à l’armée, elle est courageuse, parce qu’elle aussi est du peuple ; mais elle est presque toujours battue, parce que ses chefs n’ont pas l’instinct du commandement, et qu’elle n’a pas celui de la discipline. Elle s’efface complètement devant les forces britanniques et ces nuées de guerilleros et de somaténes, hardis enfans de la Navarre et de la Catalogne, qui contractèrent alors ce dangereux amour de la vie d’aventure, l’un des plus grands obstacles à l’action de tous les pouvoirs réguliers dans la Péninsule.

Pour apprécier la portée des idées gouvernementales en Espagne, il suffirait de se rendre compte de ce que fut cette junte suprême, réunie d’abord à Aranjuez, puis à Séville. Là brillaient, chargés de travaux et d’années, les débris du règne de Charles III et de l’école philosophique, Florida Blanca et Jovellanos, le célèbre écrivain Quintana, D. Martin Garay. Quelques autres réputations légitimes s’y faisaient remarquer