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sûre du bonheur qu’elle avait rêvé, Marie, en renonçant à Charles, nous eût émus plus profondément. M. Serigny, en mesurant le sacrifice que sa fille vient lui offrir, en comparant le malheur consommé et le malheur qu’il prépare, eût excité chez nous une compassion indulgente ; et tout en cédant à son égoïsme, tout en acceptant pour gendre l’homme que sa fille n’a jamais aimé et n’aimera jamais, il aurait échappé à nos reproches. Mais dans la pièce de Mme Ancelot il se laisse faire avec une telle indolence, il a l’air de trouver si simple et si facile le mariage de sa fille avec M. Forestier, que nous sommes tentés de lui demander s’il a jamais chéri sa fille. En voyant la promptitude avec laquelle il signe ce contrat désastreux, nous lui souhaiterions volontiers une nouvelle et irréparable banqueroute. Le reproche que j’énonce pourra sembler exagéré, mais je persiste à croire que bien des spectateurs partagent mon opinion et reconnaîtront dans mes paroles l’image de leur pensée. Charles, pour demeurer fidèle à son rôle d’amant, ne doit pas se contenter d’un mot prononcé par Marie. Il a beau l’entendre affirmer qu’elle s’unit volontairement à M. Forestier, il doit provoquer une explication ; Marie, lors même qu’elle serait décidée à ne pas revenir sur sa parole, ne pourra lui cacher la douleur qu’elle éprouve. Charles, sûr d’être encore aimé, luttera de toutes ses forces, pour retenir le bonheur qui lui échappe. Il échouera contre la résistance de Marie ; mais du moins il obéira jusqu’au dernier moment à la passion qui l’anime. Il sera vaincu sans sortir de son rôle. Certes, si Mme Ancelot eût consenti, à développer selon ces conditions les trois personnages qui se partagent le premier acte, elle eût compris bien vite qu’il y avait, dans l’union de Marie et de M. Forestier, une pièce entière, et qu’elle devait concentrer toute son attention sur cette pièce, si simple et si vulgaire en apparence, mais pourtant digne de l’art dramatique.

Ce que je dis du premier acte, c’est-à-dire de la première pièce, je pourrais le dire avec une égale justice des deux autres actes, c’est-à-dire des deux autres pièces, car chacune des trois actions mérite les mêmes reproches. Placée entre son amant et son mari, l’héroïne commence une lutte nouvelle. Mais cette lutte, comme la première, voudrait de nombreux développemens, et ces développemens ne sont pas possibles dans le cadre adopté par l’auteur. La seconde action, plus vulgaire que la première, ne