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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/205

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ne rêve pas d’autre joie qu’un portefeuille bien garni. Comment soupçonnerait-il que sa femme au milieu du luxe dont il a pris soin de l’entourer, fêtée, complimentée, enviée chaque jour, regrette un bonheur où l’argent n’est pour rien ? Ce serait exiger de sa part une clairvoyance impossible. La richesse, comme le vin et la gloire, tourne bien des têtes qui passent pour solides, et la confiance de M. Forestier est facile à vérifier partout et chaque jour. Mais ce type, bien que réel, se concilie difficilement avec la résistance de Marie ; c’est pourquoi je pense que l’auteur aurait dû le concevoir moins simplement.

Charles, qui, dans la pièce de Mme Ancelot, semble d’abord appelé à jouer un rôle énergique et passionné, pâlit dès les premières scènes, ou plutôt n’a pas même la peine de pâlir, car il est dessiné avec une remarquable négligence. L’auteur a-t-il voulu concentrer tout l’intérêt sur la seule figure de Marie ? et, pour donner à cette figure plus de grandeur et de pureté, s’est-il résolu à crayonner légèrement tous les autres personnages ? Cette conjecture n’a rien d’invraisemblable. Mais le procédé n’est pas heureux, car tout en admettant la nécessité de placer dans l’ombre les acteurs du second plan, je ne puis consentir à voir le premier plan occupé tout entier par la seule figure de Marie. En donnant à son héroïne un père imprévoyant, un mari aveugle et un amant sans passion, Mme Ancelot n’a pas atteint le but qu’elle se proposait. Marie, ainsi placée, est-elle intelligible ? Nous avons peine à comprendre son dévouement pour son père, qui le mérite si peu, son respect pour son mari, qui la défend si mal, et son affection pour Charles, qui l’aime d’un amour si tiède. Un mariage ne se conclut pas en vingt-quatre heures ; entre la signature du contrat et le serment prononcé à l’autel, comment Charles ne trouve-t-il pas le temps de demander et d’obtenir une explication ? Comment n’essaie-t-il pas d’ébranler la résolution de Marie ? comment ne s’adresse-t-il pas à son rival pour l’éclairer, au père de celle qu’il aime pour l’effrayer sur l’avenir de sa fille ? Assurément il est rare de rencontrer des passions impérissables ; mais j’admets difficilement qu’une passion sincère, après avoir vécu dix-sept ans sans récompense, s’éteigne subitement et change d’objet. Un amour de six mois ou de six semaines se résout sans peine à l’inconstance ; mais un amour qui a persévéré dix-sept ans dans