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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/193

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d’amour pour Wolfgang Goethe, et son Excellence le ministre d’état de Weimar exploiter ce long désespoir pour en tirer quelques observations pathologiques, et une demi-douzaine de tercets. Faciamus experimentum in corpore vili, ce fut toujours sa devise. Amour, désespoir, patrie, terre et cieux, tout cela eut justement pour lui la valeur d’un sonnet régulier.

Comme en Allemagne, chaque chose se réduit promptement en système, on n’a pas manqué d’établir en forme de loi cette disposition épicurienne du grand poète. Pendant plusieurs années, il fut défendu, de par la critique, à tous poètes, prosateurs, orateurs et artistes, de garder aucun attachement humain, quelque nom qu’il pût prendre, désir, regret, espérance, héroïsme. Le dévouement à un principe, à une cause, à une croyance, fut surtout interdit au premier chef, sans exception ni empêchement quelconque. Par là, le devoir de l’écrivain se trouva réduit à l’immobilité du fakir. Celui-là fut réputé divin qui, assistant de loin à tous les dangers et s’abstenant de tous, diplomate olympien au milieu de la mêlée du bien et du mal, s’enfermait dans sa nue pour polir un tercet. On aurait pu, avec Orgon, dire de cet idéal de la critique :

Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
De toutes amitiés il détache mon ame ;
Et je verrais mourir frère, enfans, mère et femme,
Que je m’en soucierais autant que de cela.


Il faut convenir que ces maximes ne furent pas absolument celles des Eschyle, des Dante, des Camoëns, des Racine, des Molière, des Milton ni des Byron. Elles ne pouvaient naître que dans l’oisiveté des petites cours d’Allemagne et dans le fatalisme des écoles.

Un autre vice de ce fatalisme, c’est qu’à force de se confondre avec la Divinité, il arrive que l’humanité s’infatue jusqu’à la folie. En voici un exemple qui est devenu populaire. Suivant la doctrine de l’absolu, réduite à son expression la plus simple, Dieu sommeillait dans un rêve moitié végétal, moitié animal, depuis des milliards d’années ; il ne donnait d’ailleurs pas le moindre signe de vie. Moïse et le Christ le tirèrent de cet engourdissement éternel. Mais il y retomba bien vite, et cette fois plus profondément que jamais. Les choses durèrent ainsi jusqu’à l’an 1804, avec quelque