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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/157

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Le général Jackson a, toute sa. vie, suivi ses penchans personnels, sans s’inquiéter de la loi ; dans presque toutes les circonstances de sa longue carrière, il a trouvé le moyen d’être en opposition avec la loi, et de la heurter violemment, non sans bonnes raisons, à la vérité, dans plusieurs cas ; mais, si excusable qu’ait été sa conduite en elle-même, dans mainte occasion où il a passé à côté de la loi ou au travers, il n’est pas moins vrai qu’un effet moral déplorable a été produit, qu’un exemple fatal a été donné. Son avènement à la présidence a été un encouragement au mépris de la loi. Imbu des doctrines ultra-démocratiques, homme de sentiment plus que de raisonnement, il a toujours agi et parlé sous l’influence de cette idée, que le bien présent, l’intérêt immédiat du peuple, devaient seuls guider sa conduite ; que les lois et les précédens ne venaient qu’en seconde ou en troisième ligne. C’est une thèse qui, philosophiquement, est soutenable. Mais il n’y a de république qu’au moyen des lois, des usages, des précédens. Le général a donc rejeté en bloc toutes les traditions de ses illustres prédécesseurs ; il a brisé le cadre de vie, qu’ils avaient adopté. « Que m’importe, s’est-il dit, ce qu’ont pensé, dit et fait Washington, Jefferson, Madison et Monroë ? Que m’importe le système de relations qu’ils avaient établi entre eux et les pouvoirs publics, entre eux et le peuple ? Je vivrai, j’agirai, je parlerai à ma fantaisie, je gouvernerai à ma guise, et j’aurai rempli mon devoir si je n’ai eu d’autre objet que le bien-être et la gloire de ma patrie, tels que je les conçois. Ses prédécesseurs s’entouraient des hommes les plus éminens du pays ; il passe sa vie dans l’intimité de quelques familiers, gens obscurs que l’opposition représente comme mal famés, et qui exercent sur les affaires publiques plus d’influence que les membres du cabinet ; c’est ce qu’on appelle aux États-Unis le conseil de cuisine (kitchen-cabinet). Il décide des affaires de l’état avec eux, et se sert d’eux ostensiblement pour l’administration intérieure du pays [1] : il les mène avec lui quand il voyage. Un prince qui en ferait dix fois moins serait

  1. L’existence de cette camarilla a donné naissance à des lettres dont la collection forme l’un des produits les plus curieux et les plus originaux de la littérature américaine. Ce sont les Lettres du major Downing, dont l’auteur est M. Davis, négociant de New-York. Le major Downing est supposé l’un des familiers les plus intimes du président. Il vit dans le palais présidentiel ; il est même le camarade de lit du général. Il reçoit des lettres qui portent cette adresse : Au major Downing, le long (atongside) du général.