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une loi permanente ? Sera-ce raisonnable ? Sera-ce possible ? Les fonctionnaires ne forment pas un ordre de moines, vivant solitairement, détachés des intérêts et des affections de cette terre ; ce sont des hommes du monde, à goûts mondains. Ils ont une femme et des enfans, pour qui ils veulent du bien-être, et ils ont droit à l’obtenir tout aussi bien que le négociant, le banquier, le notaire, le maître de forges, le médecin, l’avocat, le peintre, le compositeur, ou le vaudevilliste.

La France, je le répète, est un pays pauvre. Excepté dans nos grandes villes et dans quelques départemens du nord, où la richesse publique s’est développée, et où le luxe et la consommation ont suivi la même loi ascendante, la situation de la plupart des fonctionnaires publics est encore tolérable. Avec leurs appointemens de 1,500 fr., 2,000 fr., 3,000 fr., ils sont, dans beaucoup de provinces, au niveau de tout le monde. Ils ne s’aperçoivent de leur pénurie que lorsqu’ils sortent de leur milieu habituel, et surtout lorsque, mettant le nez hors du territoire, ils se trouvent en contact avec la race anglaise. Mais quand l’on aura développé, en France, les intérêts matériels ; quand, par la constitution du crédit public et privé, par l’établissement des voies de communication nouvelles, par la réforme de l’éducation, on aura dirigé les esprits vers l’industrie agricole, commerciale et manufacturière ; quand l’on aura multiplié les sources de la richesse, et qu’un grand nombre sera admis à y puiser, de quel droit et sous quel prétexte alors imposerait-on aux fonctionnaires, pour eux et pour les leurs, une existence de sacrifices ? Tel qui, aujourd’hui, se résigne à une vie gênée, voudra alors de l’aisance et du comfort. Il faudra alors, ou convenablement rétribuer les fonctionnaires, ou se contenter, dans les services publics, du rebut de toutes les professions. L’élite de la jeunesse française se dispute encore les places modique d’ingénieurs civils ou militaires de l’état, et fait huit ans de noviciat dans les collèges, l’École polytechnique et les écoles d’application, pour atteindre le grade de lieutenant d’artillerie ou du génie, ou celui d’aspirant-ingénieur des ponts-et-chaussées ou des mines, avec des appointemens de 1,500 à 1,800 fr., et la perspective de 6,000 à 8,000 fr., après vingt-cinq ans de labeurs. Que demain l’industrie prenne un rapide essor, et les plus capables de ces jeunes gens déserteront le service de l’état, une fois leur éducation