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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/85

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chacun en souffre confusément, et nombre d’écrivains en recherchent aujourd’hui les symptômes. Citons quelques titres significatifs, en choisissant parmi les auteurs ceux qui ont au moins pour eux l’autorité de l’expérience : — Des Causes du malaise qui se fait sentir dans la société en France, par M. Bouvier-Dumolard, ex-préfet du Rhône. — De l’Agonie de la France, par le marquis de Villeneuve, qui a successivement administré cinq départemens. — Idées anarchiques, répandues dans toutes les classes de la société, par M. Charles Bailleul, l’un des fondateurs du Constitutionnel.

Nous touchons donc à une époque de crise, ou de transition, pour employer un mot adopté. Les soutiens du pouvoir sont les premiers à le proclamer. Quelles chances de salut ont-ils à nous offrir ? Leur programme se résume en trois points : réformer successivement les abus de l’administration, développer l’industrie pour répandre l’aisance matérielle, soulager par des sacrifices d’argent les infortunes inévitables.

Si en effet tel était le remède, il resterait à s’entendre sur les moyens d’application. Or, sur les matières administratives, comme sur beaucoup d’autres, les avis sont nombreux, confus, discordans. On en pourra juger par une simple énumération. — Statistique départementale, 17 ouvrages, quelques-uns en forme d’Annuaires. — Économie politique, 5 ouvrages en y comprenant la réimpression de Ricardo. Suivant M. Dutens (Philosophie de l’économie politique, 2 vol. in-8°), la science de la production et de la consommation subirait le sort de presque toutes les autres, et tournerait dans un cercle sans issue. Les économistes, dit-il, reviennent aujourd’hui au système de l’ancienne école française, qui prétendait, d’après Quesnay, que l’industrie agricole est la principale ou peut-être l’unique source de la richesse d’un état, se fondant sur ce principe, que les produits naturels donnent un bénéfice net sur le coût de la production, tandis que les objets manufacturés se vendent le prix de la matière brute, plus celui de la main d’œuvre, ce qui constitue non pas un bénéfice réel, mais un simple changement de valeur. Si cet argument n’était pas réfuté par les partisans de Smith et de l’école anglaise, il en sortirait cette effrayante conclusion : que les fortunes souvent scandaleuses du capitaliste qui fournit l’instrument du travail, du fabricant qui dirige, du commerçant qui revend, sont prélevées non sur le consommateur qui jouit, mais sur le salaire du malheureux qui travaille ! Une preuve à l’appui peut être empruntée au livre déjà cité de M. Bouvier-Dumolard. Préfet du Rhône, lors de la première collision en 1832, il convoqua les ouvriers et les fabricans, afin d’éclairer sa conscience. « II m’a été démontré, dit-il (page 28), qu’un ouvrier en soie unie, en travaillant dix-huit heures par jour, ne gagnait que dix-huit sous, dans un pays où le pain vaut cinq sous la livre, où les logemens sont