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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/84

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confection des lois, sans danger pour lui-même, et modifier sa constitution selon ses besoins ou les progrès de sa raison. Le corps de l’ouvrage annonce un observateur éclairé, judicieux : l’introduction devient entraînante par cet accent de probité qui nourrit l’expression, et lui communique la fermeté, la franchise, et les plus sympathiques vertus de l’éloquence.

Il faut reconnaître avec M. de Tocqueville que la forme démocratique tend à prévaloir sur les autres, mais c’est surtout parce qu’elle parait moins hostile aux améliorations possibles. Par elle-même, elle n’offre pas toutes les garanties désirables ; et dans un temps d’anarchie intellectuelle, on verrait autant de républicains aristocrates qu’aujourd’hui de modérés furieux. En général, les maîtres de la science politique oublient trop souvent que le gouvernement est un moyen, et non pas un but. Sur quinze écrivains, dix se sont occupés du problème de la pondération des pouvoirs : chacun analyse les élémens monarchique ou populaire, et proportionne les doses selon ses préjugés ou ses intérêts ; c’est-à-dire qu’il constitue l’activité d’un corps sans déterminer dans quelle direction il doit agir. Quand un principe moral sera sorti victorieux de la discussion et planera au-dessus de la loi écrite, il sera temps de modifier le pacte social, et de le mettre en harmonie avec le vœu de la conscience publique.

47 livres ou pamphlets se rapportent à la politique nationale, 16 à la politique étrangère. Parmi ces derniers, on en distingue deux à titre de documens positifs : l’un de M. Ch. de Bécourt, qui détaille les évolutions de la diplomatie en Belgique après la révolution de 1830 ; l’autre, traduit de l’anglais, donnant des renseignemens authentiques sur l’abolition de l’esclavage, et ses effets dans les Antilles. Plusieurs écrits sont dirigés contre la Russie, dont les proportions gigantesques sont l’épouvantail des publicistes. Revenons aux questions purement françaises. Les incidens remarquables sont toujours suivis de près par quelques brochures. Ceux qui ont particulièrement soulevé la polémique cette année, sont l’Adresse, attribuée d’abord au roi, et revendiquée ensuite par le comte Roederer, le procès d’avril et les lois contre la presse. Ces livrets ordinairement se composent et s’impriment à la hâte : quand ils ne s’enlèvent pas en huit jours, ils sont morts sans avoir vécu. Leur succès est même très fugitif. Deux ou trois ouvrages qui ont occupé un instant les cercles politiques, n’existent plus aujourd’hui.

On a signalé l’apathie de la population pour les débats qui l’enflammaient autrefois. Ce fait est malheureusement hors de doute. Le public est saturé pour long-temps de phrases et de théories. Il en est venu à considérer le terrain politique comme un échiquier où les fins joueurs gagnent partie, en casant leurs pièces aux dépens de la couleur rivale. Cependant l’absence de doctrines, de direction, de sympathies, est un mal très réel :