Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/80

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


grand désastre, on emporterait le petit livre de Silvio, parmi ces objets précieux qu’on sauve avec soi, et par instinct !

L’éducation de l’enfance, question de première importance, mais qui devrait être épuisée par la multitude des ouvrages qu’elle a inspirés depuis des siècles, a, cette année encore, occupé dix auteurs. L’un d’eux, M. Julien, n’a-t-il pas fait la critique de toutes ces méthodes, en disant de la sienne : « Notre plan devient ainsi une sorte de mécanique, dont l’œil peut facilement observer les rouages et suivre les ressorts ? »

Une science plus ambitieuse encore est celle qui entreprend l’éducation du genre humain. C’est la science neuve de Vico qui doit sa réputation chez nous au culte de M. Michelet. Étudier et comparer les civilisations, épier la croissance ou le dépérissement de chaque peuple, observer le choc et la fusion qui, de plusieurs, font un peuple nouveau, rapprocher les effets analogues pour conclure à une cause ; en un mot, lire dans le passé la loi de l’avenir, c’est, il faut l’avouer, un magnifique programme. Il ne pouvait séduire que des imaginations assez riches pour être prodigues et aventureuses. Le succès de ces tentatives a presque toujours été légitimé par le rare savoir qu’elles exigent. N’est-il pas piquant, même pour les lecteurs les plus vulgaires, de voir les législateurs, les historiens, les voyageurs, les savans, les artistes, les observateurs de tous les âges, forcés de comparaître pour témoigner en faveur d’un système ? L’attrait d’une érudition variée n’est pas le moindre mérite du Traité de Législation de M. Charles Comte, dont on vient de publier une seconde édition (4 vol. in-8°), véritablement améliorée.

Tant d’esprits se sont lancés depuis peu à la découverte d’un mécanisme des sociétés, d’une philosophie de l’histoire, qu’il est urgent de montrer un écueil. Évidemment, l’individu ou l’être collectif, le peuple, s’il s’abandonne lui-même, s’il se laisse, pour ainsi dire, matérialiser par l’égoïsme, retombe nécessairement sous la loi qui régit la matière l’appétit présent, la courte vue de l’instinct, le livrent impuissant à toutes les influences extérieures. Dans ce cas seulement, la cause veut l’effet. Qu’on observe des phénomènes qui se reproduisent souvent, qu’on signale des symptômes bons ou mauvais, rien de mieux ; mais si l’on oublie d’inscrire à la première page que l’homme a été créé actif et libre, que sa volonté peut toujours lutter contre ce qui est mal, on s’est rendu l’apôtre d’un fatalisme grossier, dangereux : on a fait pis qu’un mauvais livre. Nous n’accusons pas les intentions ; nous les croyons bonnes et respectables, autant que celles de l’auteur anonyme du Pacte social (3 vol. in-8°), qui s’engage dans sa préface « à procurer le bonheur général, sans froisser les intérêts particuliers. » Mais il suffit, pour arriver à des conclusions vicieuses, d’une erreur de méthode ; et c’est ainsi qu’en appliquant celle qui a fécondé les sciences naturelles aux phénomènes de l’ordre moral, on a été conduit