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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/755

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concernait ; et nos destinées littéraires ne dépendaient nullement de ses oracles. Le grand critique Tieck a fait, il y a quelque temps, une sortie contre notre littérature actuelle ; il n’y tenait compte que des excès et l’anathème portait à faux. Pour juger une littérature contemporaine, surtout quand c’est la française, il faut être là, observer les nuances, distinguer les rangs, dégager l’original de l’imitateur, séparer le délicat et le fin d’avec le déclamatoire, noter le rôle qui souvent se mêle vite à l’inspiration d’abord vraie ; il faut discerner cela non seulement d’auteur à auteur, mais jusqu’au sein d’un même talent : de loin, il n’y a qu’à renoncer.

L’article du Quarterly-Review peut être bon, suffisant, relativement à l’Angleterre ; c’est une mesure d’hygiène morale, je dirai presque de police locale. On nous croit malades, pestiférés : on fait défense à toute personne saine et bien pensante de nous lire ; à la bonne heure ! Faites la police chez vous, messieurs ; vous avez bien commencé par Byron, Shelley, par Godwin, par plusieurs de vos vrais poètes et de vos grands hommes, que votre pruderie a mis à l’index ; ce serait trop d’exigence à nous de nous plaindre. L’auteur de cet article courroucé peut être, et même doit être un homme fort instruit, de sens, scholar distingué, sachant le grec, l’histoire, les langues. Son article, pour nous autres Français, est tout simplement… (le mot d’inintelligent rendrait faiblement ma pensée), et il offre une confusion en tout point, qui doit nous rendre très humbles et un peu sceptiques dans les jugemens que nous portons des littératures auxquelles nous n’avons pas assisté, même quand nous avons les pièces en main et que nous les avons compulsées soigneusement.

La filiation que l’auteur commence par établir entre les romanciers actuels et ceux du siècle dernier est toute factice. M. de Balzac n’émane aucunement de Jean-Jacques. Crébillon fils n’a jamais eu, au XVIIIe siècle, l’influence régnante que l’auteur lui attribue ; sa vogue ne fut jamais de la gloire, et resta toujours très secondaire. En parlant des romans du siècle passé, l’auteur oublie trop que, sur le pied dont il le prend, il n’aurait pas manqué alors, s’il avait vécu, de confondre ce qu’il veut bien séparer aujourd’hui. Gil-Blas lui-même, a jamais consacré, a dû un peu scandaliser en son temps les puritains d’outre-Manche et les évêques-théologiens, s’ils l’ont