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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/749

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assez exactement l’opinion de la majorité. La France incline au centre gauche, position vers laquelle gravite le gouvernement. Mais cette harmonie d’opinion entre la majorité des électeurs et celle de la nation n’est qu’un accident révolutionnaire ; ce n’est pas un fait normal. A la suite, comme à la veille de toutes les révolutions, il se forme un courant d’idées irrésistible dans lequel disparaissent les nuances et l’individualité des partis ; peu importe alors le nombre des organes chargés de les traduire et de les faire passer dans les actes du gouvernement.

Mais à mesure que l’on s’éloigne des circonstances impulsives, l’opinion publique émigre sur un autre terrain. Elle prend une assiette plus calme ; son mouvement se ralentit ; elle se répand moins en dehors ; pour la connaître, il faut désormais la chercher et la sonder. De là, la nécessité de constituer un corps électoral assez vaste pour y recueillir toutes ces voix perdues de la foule ; de là aussi l’impossibilité qu’un corps d’électeurs peu nombreux ne se trouve pas lancé tôt ou tard hors de la route suivie par la nation. Or, ce moment arrivera pour la France plus tôt qu’on ne le prévoit, à cause du rôle d’initiative que sa nature sociale la porte à remplir dans les affaires du continent. La majorité ne saurait y persévérer long-temps dans les mêmes traditions ; il lui faut la mobilité d’un gouvernement démocratique ; le gouvernement d’une classe, quelle qu’elle soit, moyenne ou élevée, noblesse ou bourgeoisie, ne lui convient pas.

Sous la restauration, le corps électoral était une espèce de pouvoir intermédiaire entre le peuple et la royauté [1]. La charte l’avait institué pour tenir l’équilibre et pour éloigner tout contact entre ces deux forces qui avaient l’une et l’autre la fierté, disons mieux, la férocité de leur origine exclusive. Mais aujourd’hui que la royauté elle-même est l’expression du suffrage populaire, il n’y a qu’une

  1. « La société se présente maintenant comme divisée en deux classes, dont l’une, livrée au commerce, à l’industrie, au travail manuel, penche vers les idées républicaines ; et l’autre, en possession des places, des emplois, des dignités, se laisse entraîner vers les principes du pouvoir absolu. Dans cet état de choses, il est évident que, pour éviter un choc et maintenir l’équilibre, la forme de notre gouvernement exige qu’il y ait une classe intermédiaire, une classe politique. » (Discours de M. de Montalembert à la chambre des pairs, 30 mars 1826.)