Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/704

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Cette étrange messe, presque littéralement traduite de fragmens des livres saints, continua ainsi sur un ton de gravité plutôt menaçant que grotesque ; la foule écoutait avec des sourires sombres, de brèves exclamations de colère et des applaudissemens rapidement comprimés. Quant à moi, je suivais, surpris et intéressé tout à la fois, ce pamphlet moitié chrétien et moitié philosophique ; véritable table œuvre d’un Breton qui laissait pendre un bout de son chapelet sous sa carmagnole révolutionnaire, et adorait ses nouvelles idoles avec les mêmes cérémonies et les mêmes instrumens de culte que les anciennes. Quand le jeune homme qui lisait eut fini, je m’approchai, et lui demandai quel était l’auteur de cet écrit ; il me tendit une brochure qu’il tenait à la main ; c’était la

MESSE DU PEUPLE BRETON

En mémoire des célèbres journées des 26 et 27 janvier 1789,

En latin et en français, suivant le texte des Écritures,

Par un patriote mal costumé [1].

Triste et pensif je demeurai en silence, les yeux attachés sur ce titre. Il était plein d’éloquence, et il était facile de prévoir où cela devait conduire ; il n’y avait pas si loin du patriote mal costumé de 89 au sans-culotte de 93.


III.

Voyage à Brest en 94 – Aspect du pays – Causerie en voiture</cebter>

Cinq années seulement s’étaient écoulées, cinq années qui avaient suffi pour retourner la société comme un champ défriché, et je parcourais cette même route que j’avais faite en 89, pour me rendre à Brest où m’appelaient d’impérieux devoirs. A cette époque, les voyageurs étaient peu nombreux : chacun restait chez soi, évitant de faire de la poussière et du bruit, car il ne fallait pas qu’on vous entendit vivre, si vous vouliez vivre en sûreté. Je partis donc seul, dans une espèce de char-à-bancs couvert, qui faisait le service de Morlaix à Brest.

  1. Cette brochure, que j’ai encore en ma possession, fut imprimée à Sainte-Anne en Auray, chez jean Guestré, libraire.