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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/688

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REVUE DES DEUX MONDES.

carpins enrubannés, venant de manger en trois jours la paie de quinze mois, et cherchant d’un œil curieux un pousse-cailloux à éreinter ; mais, à part ces quelques traits maritimes, répandus çà et là comme des vestiges d’antique beauté sur un visage décrépit, le grand port n’offre plus à l’œil rien de saillant ni d’animé. On sent que le vent de la faveur a cessé de souffler sur ce Versailles maritime, et que ses jours de splendeur sont passés. Ses longues files de vaisseaux désarmés dorment sous leurs toits peints ; ses quais, presque déserts, sont couverts d’ancres gigantesques que rouille l’eau du ciel, de canons numérotés, et de piles de boulets verdis par la mousse. À peine si, de loin en loin, quelques coups de marteaux, quelques grincemens, de fer, quelques chants de travail s’élèvent rares et solitaires dans d’immenses ateliers. De vieux gardiens, en cheveux blancs et en livrées, se promènent devant les magasins fermés, et des escouades de forçats passent lentement, avec leur cliquetis de chaînes, traînant quelques débris de navires démolis, tandis que le long du canal encombré glissent silencieusement des bateaux de passage, délavés par la mer, et conduits par des chalandous en sabots. Rien ne peut rendre la sèche et monotone tristesse de ce tableau. Cela n’a même pas la poésie des ruines ; c’est la décadence dans sa désolante laideur. En vain voit-on s’étaler sur les deux montagnes des lignes immenses d’édifices bien entretenus, des caltes, des usines, des machines somptueusement décorées de fer, de cuivre ou de plomb ; je ne sais quoi de languissant perce à travers cette magnificence arrangée. Ce qui manque au port de Brest, ce n’est ni le soin ni l’opulence, c’est le bruit, c’est le mouvement, c’est la vie. Brest rappelle la régularité de ces vieilles femmes qui, une fois leurs sourcils repeints et leur corset lacé, ont encore un faux air de vigueur et de sève. Mais, regardez dans leurs yeux : la vie y est éteinte, l’enveloppe fraîche et jeune couvre un cadavre.

Non pourtant qu’il faille regarder le port breton comme condamné sans retour. Mais quelque changement que le temps apporte à ce grand port, nul ne le verra jamais tel que je l’ai vu autrefois : Brest, ce vaisseau à l’ancre sur la plus belle rade du monde, pourra bien cesser d’être un ponton délaissé ; il pourra regréer ses mâts, reprendre son air marin et guerrier ; il ne retrouvera plus les anciens équipages que j’ai vus sur ses gaillards : on ne retrouvera plus