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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/676

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partie ; M. Dupuytren le questionne avec soin et l’engage à revenir de temps en temps.

Cet homme se représente en effet quelquefois, mais bientôt on le ramène dans un état tout différent ; il était sans connaissance et paralysé d’une moitié du corps. M. Dupuytren l’examine attentivement, et tout à coup il annonce qu’il le trépanera le lendemain. En effet, l’opération est pratiquée, une portion des os du crâne enlevée, la membrane du cerveau incisée, et rien n’apparaît ; donnez, dit encore M. Dupuytren, puis il enfonce tout entière la lame de l’instrument dans la substance même du cerveau ; rien ne sort ! On le vit alors, sans s’émouvoir, porter l’instrument au nez et le flairer ; donnez-m’en un plus long, répéta-t-il, et il parvint en effet dans un vaste abcès qu’il avait, par je ne sais quel instinct de son génie, reconnu, et pour ainsi dire senti à travers les parois du crâne.

Voici une petite scène d’hôpital que j’emprunte à M. Vidal et qui me paraît aussi intéressante que bien racontée : « Après l’opération de la cataracte congéniale, les malades voient, mais ils ne savent pas regarder ; il faut, pour ainsi dire, faire l’éducation de leur vue ; je voudrais pouvoir représenter ici Dupuytren avec ces aveugles de naissance, se faisant suivre dans les longues salles de l’blôtel-Dieu, en leur montrant le tablier qu’il quitta avec tant de regret. Au lieu de se servir de leurs yeux, les petits malades portaient leurs bras en avant, comme ces animaux qui destinés à vivre dans l’obscurité ont besoin de tentacules pour explorer les corps qu’ils vont rencontrer. Mais pour rompre cette habitude que les enfans avaient contractée, pendant qu’ils étaient privés de la lumière, on leur attachait les mains derrière le dos, ce qui les contrariait beaucoup. Il fallait voir Dupuytren, cet homme inabordable, il fallait le voir jouir de l’embarras de ces petits malades et se livrer à une joie d’enfant, quand il reconnaissait qu’ils savaient enfin regarder.

« Alors les élèves formaient la haie ; un petit malade était à une extrémité de la salle, Dupuytren à l’autre ; courez donc, mon fils, disait-il. Celui-ci ne le pouvait pas, car il avait les menottes, mais il marchait bien et atteignait bientôt celui qui lui avait donné la lumière et qui allait lui rendre la liberté.

On ne conçoit guère comment le reste de la journée, dont il employait encore une partie à la faculté de médecine, pouvait suffire à ses nombreuses consultations particulières et à son immense clientelle.