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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/64

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guides leur ont dit que j’étais un vieux radoteur. C’est eux qui sont trop jeunes. Ils sont avides de gagner de l’argent, et voilà tout ; ils ne connaissent pas assez le temps pour faire de pareilles courses. Aujourd’hui un jeune Anglais m’a fait une visite chez moi, et m’a dit que l’année prochaine il avait le projet de gravir le Mont-Blanc. J’aimerais pourtant bien à entendre que des Français y aient monté aussi, vu que les Anglais sont toujours les vainqueurs et bavardent les Français.

« Je vous remercie infiniment de votre bon souvenir et de m’avoir fait parvenir votre premier volume des Impressions de Voyage. Un Parisien m’a dit que vous allez mettre le second volume à l’impression. S’il ne coulait pas trop cher, j’aimerais bien l’avoir, ainsi que les deux volumes de la Minéralogie de Beudant, attendu qu’à force de chercher, je crois que j’ai trouvé un filon de mine d’or.

« En attendant de vos nouvelles, je vous salue bien et suis votre dévoué serviteur.

« Jacques Balmat, dit Mont-Blanc. »


«  P. S. Je vous écris à la hâte, et ne sais trop si vous pourrez déchiffrer la lettre, l’écriture n’étant pas mon fort, attendu que je n’ai pris que dix-sept leçons, à un sou la leçon, et que mon père m’a interrompu à la dix-huitième, en me disant que c’était trop cher. »

Je sortis pour aller chercher le deuxième volume des Impressions de Voyage et la Minéralogie de Beudant, admirant la force de volonté de cet homme. À vingt-cinq ans, une lettre de Saussure lui avait donné l’idée de gravir le Mont-Blanc, et après cinq ou six tentatives infructueuses, dans lesquelles il avait risqué sa vie contre une mort inconnue et sans gloire, puisqu’il n’avait confié son secret à personne, il était parvenu à la cime de la montagne la plus élevée de l’Europe. Plus tard, en se penchant pour boire l’eau glacée qui s’échappe des bouches de l’Aveyron, il avait remarqué des parcelles d’or dans le sable de la rive. Dès ce moment, il avait pensé à chercher la mine d’où l’eau détachait ces parcelles, et voilà qu’il l’avait trouvée peut-être, après avoir employé trente ans à cette recherche. Qu’aurait donc fait cet homme au milieu de nos villes, s’il y avait reçu une éducation en harmonie avec cette force de caractère ?