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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/635

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parfois on nous faisait des confidences qui nous mettaient à même de mieux apprécier les misères de la contrée.

Vers le soir, une épaisse fumée tourbillonna dans l’ouest ; à mesure que les ténèbres s’accrurent, une ligne de feu mobile grandit à l’horizon. Il fallut chercher un gîte dans une estancia dont on rassemblait en toute hâte les troupeaux derrière un petit torrent qui présentait un obstacle à l’incendie. La lune et les étoiles pâlirent toute la nuit devant les flammes, qui dévoraient l’herbe sèche avec un bruit semblable à celui de la vague qui monte sur une plage unie en roulant les cailloux ces langues de feu allongées, courbées par le vent, vinrent s’abattre haletantes au milieu des roseaux où elles s’éteignaient sourdement, avec mille reflets bleuâtres ; mais l’incendie, resserré sur ce point, se prolongea plus violent vers le sud, malgré une brise contraire ; de temps a autre l’ombre opaque d’un chevreuil au galop sautant avec la rapidité de l’oiseau par-dessus les cendres rouges, traversait cette plaine embrasée. Les hommes de l’estancia, les boules au poing, avaient grande envie de faire chasse au milieu de ces animaux frappés d’une terreur panique ; mais les chevaux hennissaient effarés, et parfois l’obscurité devenait horrible. L’incendie dura long-temps ; c’était une ruse de guerre des Indiens, qui arrêtaient ainsi la marche des soldats, et se mettaient à l’abri de ce côté. On ne manqua pas d’accuser les montoneros de cet acte de vengeance.

Le lendemain nous foulions une terre encore chaude, noire, dépourvue d’oiseaux et d’insectes, que traversaient seules de nombreuses troupes d’autruches en agitant leurs ailes blanches. Au moment du départ, le patron de l’estancia nous avait remis mystérieusement un portefeuille trouvé près de la Sierra, et appartenant au général des montoneros ; nous nous chargeâmes de le lui remettre à San-Luis, où il devait être rendu avant nous. Les chefs de la révolte avaient donc définitivement abandonné leurs projets et leurs soldats. Serrés de près, manquant de tout, ils parvinrent à franchir les frontières, et on nous dit plus tard qu’on les avait vus passer au grand galop, maigres et hâves comme des fantômes, montés sur des chevaux fatigués, semant sur la route leurs bagages, leurs équipemens, enfin jusqu’à leurs armes, pour rendre la fuite plus facile. C’est ainsi que le portefeuille avait été perdu.

Huit jours après, nous traversions la rivière de San-Luis, ruisseau