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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/606

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pour animer la multitude, une bannière où était représenté le supplice des victimes ; et, quittant sa maison, elle se retira dans l’Alcazar. Ne songeant plus dès-lors qu’à mettre la ville en état de défense, elle oublia, quoique malade, la faiblesse de son sexe et sa jeunesse pour revêtir les vertus mâles d’un général.

Assiégée par le grand-prieur de Saint-Jean, don Antonio de Zuniga, la place était serrée de près ; elle fit une résistance héroïque ; l’énergie de l’indomptable veuve avait passé dans l’ame des citoyens. Sa présence valait une armée, mais la partie n’était plus égale ; toutes les villes de la Communidad étaient réduites à l’obéissance, Tolède n’était plus de force à lutter seule contre la puissance de Charles-Quint. Le grand-prieur recevait chaque jour de nouveaux renforts, tandis que chaque jour diminuaient les ressources des assiégés. La discorde vint les affaiblir encore : l’archevêque se mit à prêcher la résignation lâche et la soumission aux puissances ; un parti se rangea autour de lui. Les deux partis en vinrent aux mains, celui de doña Maria fut vaincu ; elle-même ne réussit à sortir de la ville qu’à la faveur d’un déguisement ; elle passa en Portugal, et se retira avec son fils chez l’évêque de Braga, son parent ; l’orphelin y mourut bientôt, et usée avant l’âge, la veuve inconsolable suivit de près dans la tombe le dernier rejeton des Padillas.

Il ne resta rien d’eux dans leur ville natale ; l’acharnement du vainqueur poursuivit le couple illustre jusque dans ses amis : tous périrent dans les supplices ; sa maison même fut démolie ; une inscription ignominieuse, gravée sur ses ruines, les dévoua comme infâmes à l’exécration de la postérité, et l’anathème a pesé trois siècles sur ce sanctuaire auguste, digne de tous respects. C’est d’hier seulement que l’interdit est levé ; mais quoique l’infamante inscription ait disparu, les ruines trois fois saintes n’ont point été réhabilitées ; elles sont encore aujourd’hui livrées aux profanations d’une foule impie par ignorance ; dispersées au bord du Tage, près de la porte Saint-Martin, elles servent de bivouac aux muletiers et d’étable aux bêtes de somme.

N’est-il pas temps que le scandale cesse ? N’est-il pas temps que Tolède songe enfin à payer à la mémoire de ses deux plus grands citoyens, le tribut d’honneur qui leur est dû ? Rappelle donc, marâtre au cœur dur ! rappelle dans ton sein ces enfans trop longtemps proscrits ; abrite leurs mânes, errans dans un monument