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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/591

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d’hommes d’armes qui partent l’armet au front, la lance au poing, pour quelque mystérieuse expédition ? Voici, plus près de nous, les familiers du saint-office qui viennent enlever un juif relaps dans cette maison basse et suspecte, et la Sainte-Hermandad, qui épie pour en faire justice quelque insolent chevalier de Saint-Jacques dont les mœurs dissolues et oppressives déshonorent l’ordre et violentent les fidèles sujets du roi… Chut ! la cloche des couvens sonne l’office, la lourde horloge de la cathédrale retentit sourdement sous les pas du temps ; puis tout se tait, et le silence n’est plus troublé que par le dernier soupir d’une guitare dont la voix expire au loin, ou le chant monotone et tendre d’une jeune mère qui endort son nouveau-né. Il y a tout cela dans les nuits de Tolède, et bien d’autres souvenirs, bien d’autres émotions, car ces nuits sont longues ; dès que les premières ombres sont descendues sur les places, chacun rentre sous son toit, toutes les portes se ferment, la vie cesse sur tous les points à la fois comme par enchantement, le génie de la solitude s’empare de la cité ténébreuse pour ne lâcher sa proie qu’au matin.

Si la nuit a ses prestiges, le jour aussi a les siens ; Tolède doit à sa situation une inépuisable richesse de sites et de vues. La montagne escarpée dont elle couvre les flancs et la crête, est séparée par le Tage d’une autre montagne non moins escarpée, mais nue, déserte, abandonnée à la stérilité et tombant à pic dans le fleuve. Un petit ermitage, la Virgen del Valle, est égaré au sommet ; mais, bâti au milieu des rochers, il s’en détache à peine, et se confond avec eux : des troupeaux de chèvres sauvages errent à l’entour, et presque aussi sauvage qu’elles, le pâtre, vêtu de peaux, apporte au seuil de la ville les mœurs de la sierra. Ces contrastes sont piquans, mais ce sont les vues surtout qui captivent ; quoique borné, le spectacle est varié ; les masses, granitiques dont la montagne est formée s’adoucissent au-dessus du pont Saint-Martin, et des villas appelées dans le pays cigarrales étendent sur la pierre nue et grisâtre de frais tapis de verdure ; c’est le seul point champêtre du paysage, tout le reste est sec et dépouillé ; la ville n’a pas un jardin dans son enceinte, pas un arbre, et la montagne opposée n’en a pas davantage. La variété naît des mouvemens du sol et des anfractuosités du rocher ; les perspectives sont courtes, mais frappantes : tantôt l’œil plonge sur le Tage qui serpente en méandres verdâtres entre