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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/59

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je montai deux étages. On m’ouvrit un appartement où il y avait des tapis partout, des rideaux de soie, des chaises de velours, un luxe, quoi ! Ma foi, je ne fis ni une ni deux : je laissai mes souliers à la porte, et j’entrai comme chez moi. Cinq minutes après, le domestique m’apporta des pantoufles, et me demanda si j’aimais mieux déjeuner avec milord ou être servi dans ma chambre. Je répondis que c’était comme milord voudrait. Alors il me demanda si j’avais l’habitude de me faire la barbe moi-même ; je lui répondis qu’à Chamouny le maître d’école venait me raser dans ses momens perdus, mais que depuis que j’étais en route, j’étais obligé de me faire la chose moi-même. — Oui, cela se voit, qu’il me dit. Effectivement, j’avais deux ou trois balafres, parce que j’ai la main lourde, moi ; l’habitude de m’appuyer sur le bâton ferré, voyez-vous… — On vous enverra le valet de chambre de milord. — Envoyez. — Cinq minutes après, il entra un monsieur en habit bleu, en culotte blanche, et en bas de soie. Devinez qui c’était.

— Le valet de chambre.

— Tiens !… Eh bien ! moi, je le pris pour le maire ! Je me levai, et je lui fis un salut… Il dit qu’il venait pour me faire la barbe ; je ne voulais pas le croire : il tira des rasoirs, une savonnette, enfin tout ce qu’il fallait. Il m’avança un fauteuil : je me fis beaucoup prier pour m’asseoir ; je voulais lui montrer que je savais vivre. Je lui disais : Non, non, je resterai tout droit, merci. Mais il me répondit que cela le gênerait : je m’assis. Il me frotta le menton avec du savon qui sentait le musc, et puis alors il me passa sur la figure un rasoir : ce n’était pas un rasoir, c’était un velours. Puis il me dit :

— C’est fait. — Je ne l’avais pas senti.

— Maintenant, monsieur veut-il que je l’habille ?

— Merci, j’ai l’habitude de m’habiller tout seul.

— Monsieur veut-il du linge ?

— Oh ! j’ai mon affaire dans mon paquet. Est-ce que vous croyez que je suis venu ici comme un sans-culotte ? Faites-moi monter le porte-manteau ; il est garni, allez !

— Et quand monsieur sera-t-il prêt ?

— Dans dix minutes.

— C’est que milord attend monsieur pour déjeuner.

— S’il est pressé, dites-lui de commencer toujours, je le rattraperai.