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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/58

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voyez-vous, quand un chrétien n’éprouve pas ce qu’éprouvent les autres, et je me suis douté de ce qui arrive ; la maladie a vaincu le mal ; c’était la mort qui la soutenait. Quand vous étiez sur le vaisseau, n’est-ce pas ? elle était seule debout. Maintenant, nous sommes sur la terre ; elle est seule couchée, et elle ne se relèvera pas. — Ah I que je lui répondis, vous m’avez donné à souper, je ne mangerai plus ; pauvre enfant !…

Le lendemain matin, au petit jour, comme j’allais partir dans une carriole de retour, toujours avec mes bêtes, je vis son père ; il était assis dans la cour sur une borne, il avait l’air de ne songer à rien, — Sans cœur ! que je pensai ; il ne bougeait pas plus qu’une statue. Ah ! ces Anglais, que je disais, ça n’a pas d’ame ; si j’avais une fille comme ça, moi, malade, mourante, je me casserais la tête contre les murs. Gros bouledogue, va !… Je tournais autour de lui pour lui donner un coup de poing, ma parole d’honneur ! il ne faisait pas plus attention à moi qu’à rien du tout ; quand en passant devant sa figure !… pauvre cher homme, il avait deux grosses larmes qui lui coulaient des yeux, et qui lui roulaient sur les mains. — Pardon, que je lui dis ; je vous demande pardon. — Elle est morte ! me répondit-il. — En effet, un vaisseau s’était brisé dans sa poitrine, et le sang l’avait étouffée pendant la nuit.

Je mis deux jours pour aller à Londres : c’est bien long deux jours, quand on est tout seul avec un farceur qui chante tout le long de la route, et qu’on a une pensée triste. Je voyais toujours cette pauvre jeune fille sur le pont du bâtiment, et le gros Anglais sur sa borne. Enfin, n’en parlons plus.

Si bien que j’arrivai enfin. Ah ! je demande si on connaît mon adresse ; on m’indique la maison. À la porte je demande si l’on connaît mon homme ; on me dit que c’est ici. J’entre avec mes bêtes ; toute la maison était autour de la carriole. Un monsieur se met à la fenêtre, et demande en anglais ce qu’il y a. Je reconnais mon voyageur : C’est Gabriel Payot de Chamouny, que je lui dis… et je vous amène vos chamois. — Ah ! — Vous savez que vous m’avez dit… — Oui, oui. — Il m’avait reconnu. C’est comme vous. — Ah ! voilà un brave milord. — C’était une joie dans la maison !… On conduisit les chamois dans une chambre superbe. — Bon ! Je dis ; si on les loge comme ça, où me mettra-t-on, moi ? dans un palais ? — Je ne m’étais pas trompé : un grand laquais me dit de le suivre ;