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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/567

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et grandissant à nos côtés, faisant dans un but européen ce qu’il nous serait interdit de faire nous-mêmes, se sera étendue sur le Rhin, en profitant, sans les provoquer, de bouleversemens inévitables.

Quelle influence exerceront sur l’état territorial de l’ouest les grands évènements qui se préparent en Orient, immense révolution pour laquelle on dirait que le monde recueille silencieusement toutes ses forces et toutes ses pensées ? Nul ne saurait le dire. Mais alors même qu’il est impossible d’indiquer ce qui doit être, il est souvent possible de signaler ce qui ne sera plus. Que l’Allemagne tende à se recomposer par grandes masses ; que ses trente-quatre souverainetés, subdivisées en infiniment petits, selon le droit de succession princière, soient destinées à connaître enfin la dignité de la vie publique, qui ne se développe que dans les états de quelque importance, c’est ce dont il est impossible de douter. On ignore l’heure, on ne sait rien du mode ; mais on ne peut contester la tendance, à moins d’avoir des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre. L’Allemagne féodale de la bulle d’or engendra l’Allemagne moderne du traité de Westphalie ; celle-ci contenait en germe les sécularisations de Lunéville, qui ont préparé les médiatisations de Vienne. L’union commerciale est une transition où l’irrésistible puissance des idées et des intérêts précipite les peuples, et les princes même, dont elle accélère la destinée. Le moment viendra sans doute où la Prusse, refaisant la carte de l’Allemagne, et trouvant ailleurs d’amples compensations, abandonnera cette tête factice, séparée de son corps long et mince par un collier d’imperceptibles souverainetés, que le moindre souffle de sa poitrine dissiperait, si elle pouvait seulement respirer à l’aise. La Bavière, cédant à la même impulsion, cherchera autre part que sur le Rhin les larges développemens que lui garde l’avenir. Cet horizon est confus, d’épais nuages le dérobent ; et, selon la volonté de la Providence et la sagesse des peuples, les grandes eaux qu’ils recèlent couleront en une pluie douce et féconde ou en désastreux orages.

La France reprendra-t-elle alors ce qu’on nomme ses frontières naturelles ? Ira-t-elle jusqu’à ce Rhin, fleuve sacré qu’on dit lui appartenir de droit divin, quoiqu’il coule en pleine Allemagne, et que notre langue ne soit pas comprise sur ses bords ? Qu’est-ce que des frontières naturelles ? Sommes-nous, depuis la division de l’empire de Charlemagne, dans un état contre nature ? La France de Napoléon était-elle plus naturelle que la France actuelle ? Où s’arrêter en fait de frontières naturelles ? Pourquoi la Meuse ne formerait-elle pas notre barrière à plus juste titre que le Rhin ? Pourquoi le Rhin plutôt que l’Elbe ? Si le vieux père Rhin, cette grande artère de la nationalité germanique, pour parler avec Goërres, est la limite nécessaire de la France, auquel de ses