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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/527

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maintenant que je sens intimement combien mon ame est droite, puisque à mon insu l’amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O mon Dieu ! s’il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction, une volonté, un désir seulement ! mais en vain j’interroge cette ame vide. La vertu n’y est plus qu’une habitude forte comme la nécessité, mais stérile pour mon bonheur ; la foi n’est plus qu’une lueur lointaine, belle encore dans sa pâleur douloureuse, mais silencieuse, indifférente à ma vie et à ma mort ; une voix qui se perd dans les espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d’espérer seulement. La volonté n’est plus qu’une humble et muette servante de ce reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activité au besoin qu’on a d’elle, et peut-être a-t-elle un troisième conseiller plus fort que la foi et que la vertu, l’orgueil.

Oui, l’orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les souillures dont on s’est efforcé de le couvrir. Nul n’a été plus outragé et plus calomnié que moi, et nul ne s’est cramponné avec plus de douleur et de force à l’espoir d’une justice céleste et au sentiment de sa propre innocence. Depuis que la publication de quelques écrits, trop sincères et trop courageux pour qu’on les pardonnât à une femme, a fixé sur mon nom quelques regards étonnés ou curieux, il n’est pas de mensonge dégoûtant, pas de soupçon monstrueux et stupide, pas de récit extravagant et infect, dont on ne se soit efforcé de le souiller. Depuis ce moment, je n’ai pas pu dire un mot, écrire une ligne, faire un pas, sans que mes intentions les plus pures aient été flétries odieusement, et soumises aux plus basses interprétations. Oh ! comment n’avoir pas d’orgueil, quand on a une telle guerre à soutenir ? Pourquoi Dieu m’a-t-il laissée faire si malheureuse ? et pourquoi permet-il que l’impudence des hommes lâches flétrisse et tue l’existence des hommes de bien ? Faut-il donc que le juste se lève dans sa douleur, et qu’essuyant les larmes de la colère et de la honte, il se lave des impuretés dont on l’accable ? Seigneur, Seigneur ! à quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange gardien à l’enfant suspendu encore au sein de sa mère, et quand votre providence s’occupe du dernier brin d’herbe de la prairie, tandis qu’elle laisse meurtrir et outrager un innocent, et que l’honneur, la plus belle fleur qui croisse sur nos chemins, est brisé et foulé aux pieds par le premier écolier qui passe ?