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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/479

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seulement quand la bourgeoisie aura été vaincue, n’importe où et comment, quand l’aristocratie des titres sera assez forte pour dominer de nouveau, n’importe de quelle manière, et quand un ministère tory sera l’expression des sentimens politiques de la France. En attendant, M. Guizot et ses amis s’efforcent de pousser vers la gauche les ministres, leurs successeurs. Je ne sais s’ils y parviendront ; mais il pourrait bien arriver que le ministère, secondé par leurs propres penchans, les rejetât dans la droite d’où ils sont sortis, et cela sans trop d’efforts. On peut facilement prévoir le temps où s’opérera ce phénomène. Arrivent des élections générales, et vous verrez les doctrinaires et les légitimistes voter ensemble ; chacun des deux partis pourra pratiquer sa foi, sans que ces deux croyances jurent beaucoup de se trouver ensemble. Mais revenons à M. le duc de Broglie.

La révolution de juillet le prit au dépourvu et le surprit comme tout le monde, plus que tout le monde. M. de Broglie, comme je vous l’ai dit, s’était tenu à l’écart. Son opposition se maintenait dans les limites de la chambre des pairs, enceinte bien close alors, fermée à la publicité, et dans l’étroit espace de son salon, lieu d’élite aussi, où ne pénétrait qu’un petit nombre d’hommes éminens et d’idées de choix. Le salon de M. le duc de Broglie avait en ce temps-là une réputation aussi grande que celle de M. de Broglie lui-même. Ce salon, dont Mme la duchesse de Broglie faisait les honneurs avec tant de noblesse et de distinction, était, comme aujourd’hui, une arène politique et religieuse, où s’assemblaient le matin des méthodistes et le soir des doctrinaires, où l’on avisait tour à tour aux moyens de propager l’Evangile parmi les naturels de la Cafrerie et de la Nouvelle-Zélande, chez les Bahanutzies et les idolâtres de Lattakou, et de répandre les idées constitutionnelles anglaises parmi les indigènes de la Beauce et de la Picardie, chez les Tourangeaux et les sauvages de la Basse-Bretagne. Là se distribuait et se confectionnait, selon l’heure et le besoin, la Bible en langue esquimaude et chippeway, ou la Revue Française en langue doctrinaire, que tant de zélés missionnaires qui y travaillaient ne purent jamais propager qu’à un très petit nombre de volumes, quoique M. le duc de Broglie l’enrichît de travaux importans et de traités de législation pleins de science et de profondeur. Mais qu’il y avait loin de ces élégantes spéculations, de ces professorats intimes