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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/475

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valeur. D’ordinaire, c’était par des exemples pris dans les discussions du parlement anglais ou dans la législation américaine qu’il appuyait ses motions. On savait que M. de Broglie avait passé sa vie dans l’étude ; on le voyait à peine dans son salon, tant il était occupé à méditer sur les institutions anciennes et modernes. Sa science ne se communiquait guère, non plus que sa philosophie ; mais de temps en temps, un grand travail spécial, attribué à M. le duc de Broglie, apparaissait dans quelque recueil périodique en France, en Suisse ou en Angleterre ; et comme la connaissance des affaires était justement ce qui manquait dans le parti libéral, qui, dans l’isolement où on le tenait de l’administration, ne subsistait que d’esprit, d’éloquence et de talens dépourvus de faits, il se trouva que M. de Broglie devint l’homme le plus considérable de son parti, quoiqu’il n’en fût ni le plus brillant ni le plus capable. Aux yeux de tous, M. de Broglie était le premier ministre qui devait sortir des rangs de l’opposition libérale ; à lui seul revenait de droit la mission de régulariser le nouvel ordre des choses. C’était le Sieyes de ce temps, Sieyes par son obscurité, par le silence qu’il gardait presque sans cesse, Sieves par le dédain qu’il avait pour les hommes, mais Sieyes surtout par son inhabilité à les manier.

En1817, on le vit défendre, à la chambre des pairs, la liberté individuelle, d’un ton qui faisait peu prévoir le système de rigueur et d’intimidation auquel s’est cru forcé d’en venir M. de Broglie, dont le sort est de ne voir jamais se réaliser le bien qu’il avait rêvé. — On répète. sans cesse, disait M. de Broglie, qu’il faut soutenir, fortifier le gouvernement ; que le principe des révolutions est dans sa faiblesse. De quelle force et de quelle faiblesse entendent parler ceux qui tiennent ce langage, et que signifie dans leur bouche le mot gouvernement ? Prétendent-ils par ce mot distinguer, entre les citoyens, le petit nombre chargé du maniement des affaires, d’avec le grand nombre qui subit la loi ? Oh ! sans doute, en ce sens, le gouvernement est faible, et il a besoin de secours pour vaincre les résistances. Il ne s’agit que de savoir comment le fortifier… Au siècle où nous vivons et avec la facilité qu’a chaque citoyen d’isoler ses intérêts de ceux de l’état, la soumission ne peut naître que de la confiance. La force du gouvernement est dans la disposition des citoyens à lui obéir. En vain accumulerait-on en sa faveur pouvoirs sur pouvoirs ; combien, dans les funestes comités de la Convention