Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 6.djvu/405

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Pour voir combien la cause de l’épopée était désespérée au temps d’Aristote, il faut lire ce qui reste de sa Poétique. Cet ouvrage peut être considéré comme le recueil des lois qui ressortaient nécessairement, pour la poésie, des conditions politiques de l’époque où il fut écrit. La forme qui frappe son auteur est celle du drame, parce que c’est celle qui s’accommodait le mieux avec l’état permanent du monde ; et quand il plaçait l’épopée au-dessous de la tragédie, Aristote ne faisait en cela qu’apprécier avec justesse les élémens du génie contemporain. Après lui, son disciple Alexandre pleura, pensant qu’il n’aurait point d’Homère. Ce furent là les plus nobles larmes de l’antiquité. Le héros prenait congé de l’art grec ; il se sentait irrévocablement tombé du poème à l’histoire. Il laisserait bien après lui, dans Alexandrie, un peuple savant et philosophe ; mais cette ville éternellement balbutiante saurait-elle jamais enfanter un art nouveau ? Alexandre est l’Achille d’une Troie pédantesque. II a heurté du glaive et provoqué de toutes parts la civilisation antique, et pas un écho n’a répondu ; ses larmes tombent sur terre, parce que la terre est devenue froide et muette. Pourquoi régner ? pourquoi combattre ? Il n’y a plus ni lyre, ni poète dans l’Ionie, sur l’Euphrate, ni sur l’Indus. En ce moment Alexandre sentit s’approcher la mort du monde païen. Cette ame immense connut d’avance cette infinie douleur qui devait enfanter un jour le christianisme.

Il suffit d’indiquer l’influence d’Homère sur les temps qui suivirent. Chez les Romains, ses œuvres furent traitées comme un monument, non de main d’homme, mais de la nature même. Tout l’art consista à s’en rapprocher le plus qu’il fut possible On l’imitait comme on aurait imité le ciel, ou l’océan, ou le désert. Plus tard le moyen-âge ne connut de lui que son nom ; et quand même il en eût été autrement, que pouvait-il y avoir de commun entre le mysticisme du XIIIe siècle et les traditions de l’Ionie ? De quel air Dante, chargé de soucis, aurait-il abordé la figure rayonnante d’Homère ? qu’aurait compris le vieux rhapsode à l’éternelle douleur du Florentin ? Le mélancolique Virgile, voilà l’initiateur, le guide naturel du moyen -âge, il duca mio, à travers les cercles d’épreuve et la tradition de douleur de l’humanité chrétienne et païenne. Le premier changement que l’on rencontre chez les modernes, en quittant l’Iliade et l’Odyssée, est dans la forme même